Un espoir pour les herboristes

mer, 01/05/2019 - 00:00 -- Christophe Guyon
Les plantes médicinales s'invitent au Sénat...
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Voilà bientôt 80 ans que les herboristes sont privés de statut et de diplôme officiel. À l’heure où les plantes médicinales sont de plus en plus plébiscitées, où de nouveaux marchés émergent, il serait temps que ce métier retrouve sa place et la reconnaissance qu’il mérite. Les travaux d’une mission sénatoriale apportent une petite lueur d’espoir. L’herboriste Michel Pierre nous aide à faire le point sur ce métier tandis que le sénateur Joël Labbé nous éclaire sur les résultats de cette mission d’information dont il est le rapporteur.

Être professionnel de l’herboristerie aujourd’hui, c’est accepter d’être dans une sorte de vide juridique et exercer une profession rabotée, limitée par le puissant lobby des pharmaciens et des laboratoires pharmaceutiques. Pourtant, une petite éclaircie semble apparaître depuis que la mission d’information du Sénat sur « le développement de l’herboristerie et des plantes médicinales, une filière et des métiers d’avenir » a rendu son rapport en septembre dernier.

Un métier interdit sous Vichy

Rappelons que le métier d’herboriste a officiellement disparu en 1941. Le régime de Vichy a supprimé le certificat d’État d’herboristerie au profit de la création de l’Ordre des Pharmaciens. Depuis cette date, seuls les pharmaciens d’officine sont habilités à vendre des plantes médicinales. Mais, sur les 546 plantes inscrites à la pharmacopée française, 148 sont en vente libre, comme la menthe, le thym ou la sarriette, en raison de leur utilisation en cuisine. Un herboriste aujourd’hui ne peut donc vendre que ces 148 plantes. Ceux qui ont vendu ou conseillé des plantes hors de cette liste restrictive sont régulièrement attaqués en justice pour « exercice illégal de la pharmacie ».

Quelques avancées

La mission sénatoriale, qui a analysé la profession et la filière, propose d’ouvrir cette liste des 148 plantes « libérées » à d’autres plantes ne présentant pas de risques d’emploi pour soigner les « petits maux du quotidien ». C’est un premier pas. Petit, mais qui pourrait ouvrir une brèche.

Consciente du développement de cette filière et de l’intérêt croissant du public pour les plantes médicinales, la mission encourage également la production de plantes bio avec un objectif de 50 % d’ici 2025. Elle souhaite sensibiliser les médecins à l’intérêt du recours aux plantes et lever les obstacles réglementaires pour faciliter l’usage de plantes dans les soins vétérinaires.

Parmi les 39 propositions du rapport, les sénateurs souhaitent également revoir, au niveau européen, les allégations de santé concernant les plantes et compléments alimentaires, en intégrant aussi bien l’usage traditionnel que les données scientifiques. Là encore, les besoins sont grands.

Enfin, la reconnaissance du métier d’herboriste n’a pas fait l’unanimité au sein de la mission et la proposition traitant cette question a été écartée. Mais le rapporteur de la mission, le sénateur Joël Labbé, veut remettre le sujet sur le tapis. Un groupe de travail pluripolitique a été constitué pour définir et reconnaître officiellement les métiers de l’herboristerie, l’idée étant de définir une formation officielle pour ces activités utilisant les plantes médicinales de façon préventive et complémentaire. Les pharmaciens mettent en avant un éventuel danger pour la population si ces plantes sont mal utilisées, sous-entendu, mal conseillées par un non-pharmacien. Mais cette position représente de moins en moins l’ensemble des pharmaciens, notamment chez la jeune génération, convaincue de la pertinence des plantes.

Pour faire le point sur le métier d’herboriste, nous avons donc rencontré Michel Pierre

Patron de la célèbre herboristerie du Palais Royal (à Paris), Michel Pierre est l'auteur de nombreux livres sur les bienfaits des plantes et président du syndicat d’herboristes Synaplante.

Rebelle-Santé : En résumant le paradoxe de votre métier, vous tenez une herboristerie sans être herboriste…

Michel Pierre : Exactement. Le mot herboristerie est autorisé, mais le mot herboriste n'existe pas, car c'est un métier qui n'existe plus depuis 1941. Cela fait 46 ans que j'exerce le métier d’herboriste, et je dois dire entre guillemets le métier d'herboriste, car on ne reconnaît pas mes 46 ans d'expérience dans ce métier ! Métier que j'ai exercé avec l’ensemble des plantes médicinales (Ndlr : il y en a plus de 500).

C’était possible car vous travailliez avec une herboriste qui détenait un diplôme obtenu avant 1941 ?

Oui. Pendant 25 ans, j’ai travaillé avec cette herboriste qui me couvrait juridiquement. Lorsque cette personne est décédée, j’ai continué, je n'ai pas baissé les bras. Je croyais être tranquille, en engageant des pharmaciennes. Mais cela n'a pas suffi à l'Ordre des Pharmaciens qui m'a attaqué pour exercice illégal de la pharmacie. Il y a eu un procès et on m'a interdit de vendre d'autres plantes que les 148 en vente libre.

Aujourd'hui, est-ce que ça a changé ?

Non, je suis toujours limité aux 148 plantes. Les autres sont réservées aux pharmaciens, les seuls qui ont le droit de les vendre. Le problème, c’est qu’ils ne les connaissent pas, car ils ne sont pas formés à cela. Ils commencent à s'y intéresser maintenant, car le tiroir-caisse risque de faire bling-bling. C'est donc un problème de monopole, mais qu’ils n’exploitent pas.

Comment peut-on se former ?

Il existe cinq ou six écoles d'herboristerie en France. Elles sont très bien et dispensent des cours de haut niveau. Par contre, au bout de ces trois ans de cours, vous sortirez avec un « Bravo, vous avez le diplôme de l'école ! », mais vous n'aurez aucun diplôme officiel qui vous permette d'évoluer dans ce domaine. Vous avez des connaissances, mais sans être sanctionné par un diplôme reconnu de nos jours, alors que l'on délivre un certificat de compétences pour n'importe quelle profession, c'est ennuyeux.

Vous êtes Président du syndicat Synaplante. Que souhaite le syndicat pour la profession ?

Nous aurions souhaité le retour d'un diplôme d'herboriste. C’était la solution la plus simple. Mais nous sommes en face de lobbys extrêmement puissants qui s’y opposent. C'est clairement l'Ordre des Pharmaciens, puisque c'est lui qui a déposé des plaintes à tout-va ces dernières années. Les pharmaciens ont négligé le marché des plantes pendant 70 ans et, tout à coup, lorsqu’ils s’aperçoivent que le public est demandeur, ils ne veulent pas que le marché leur échappe. Ils auraient pu créer depuis longtemps une licence pour s’instruire au sujet des plantes médicinales, mais ils ne l’ont pas fait. J'ai deux pharmaciennes dans mon herboristerie. Quand elles sont arrivées, elles ne connaissaient rien aux plantes. Elles ont dû suivre trois années de formation à la faculté de Bobigny pour apprendre les plantes, et j'ai complété leur formation par mon expérience.

Vous dénoncez aussi d’autres absurdités…

Oui. Par exemple, le pharmacien est le seul habilité à vendre des plantes médicinales, mais il n'a pas le droit d'ouvrir une herboristerie, même si c'est lui qui la tient ! Autre absurdité, il y a sept ou huit ans, la DGCCRF, donc le protecteur du consommateur, a autorisé l’utilisation d’environ 500 plantes dans les compléments alimentaires – qui, au passage sont désormais sérieux, contrôlés, bien faits. Sous l’impulsion de l'Italie, de la Belgique et de la France, une nouvelle liste va répertorier mille plantes autorisées pour être utilisées dans les compléments alimentaires. Le décret doit paraître. Nous avons donc le droit de vendre ces plantes sous forme de gélules, de liquide, de teinture, mais nous n'avons pas le droit de les vendre en l'état, en tant que plantes simples. On est donc dans la bêtise totale.

La mission sénatoriale sur l’herboristerie a rendu son rapport. C’est une réelle avancée ?

Oui, le travail de cette mission a quand même fait un peu bouger les choses. Mais pas sur le diplôme. Le rapport comprenait 40 propositions. Mais celle qui prévoyait de continuer les travaux en vue de créer un diplôme d'herboriste a été rejetée. C'est le résultat des lobbys. La présidente de cette mission était quand même une pharmacienne d'officine...

En tant que syndicat, comment faire avancer la question d'un diplôme reconnu ?

C'est extrêmement difficile de se battre contre les lobbys pharmaceutiques. J'ai aussi une entreprise à faire vivre. Ce qu'il faut, c'est trouver une solution pour faire évoluer la profession, sous diverses conditions. On peut créer un diplôme d'herboriste ou un certificat en herboristerie, avec les écoles très compétentes qui existent déjà.

La deuxième étape, c’est l’utilisation des 500 plantes médicinales ?

Oui. La seconde étape sera d'obtenir petit à petit l'autorisation de vendre au moins toutes les plantes qui sont actuellement dans les compléments alimentaires.

Le rapport parle aussi de revoir les allégations thérapeutiques des compléments alimentaires au niveau européen. Ne risquent-elles pas d'être minimisées ?

Ça fait des années qu’elles sont minorées. Cela dit, il sort des allégations sur les compléments alimentaires toutes les semaines. Il existe un site officiel qui est une base de données recensant toutes ces informations. Donc, nous avons le droit de donner certaines allégations qui sont confirmées par cette base de données. Mais il est dommage qu'avec ce choix restrictif de mots, une partie de notre culture et de nos traditions disparaissent.

La mission préconise aussi d’élargir l’usage des plantes aux animaux…

C'est le B-A BA. C’est important que les vétérinaires soient formés aussi bien que les médecins. Les médecins ne connaissent pas les plantes. Vous avez des médecins très ouverts qui, souvent, se sont formés eux-mêmes. Ces médecins sont appréciés du public, il faudrait que les jeunes médecins s'y mettent pour acquérir des connaissances sur les plantes. Je pense qu'ils le feront de plus en plus.

Joël Labbé, un sénateur tenace

Sénateur écologiste du Morbihan, Joël Labbé s’est illustré en faisant passer la loi qui interdit depuis l’année dernière l’usage des pesticides dans les communes et les jardins des particuliers. Pour l’herboristerie, il applique la même méthode : obtenir l’unanimité sur les résultats d’une mission d’information qui, si elle ne traite pas tous les aspects du problème, ouvre une brèche et relance le sujet de façon inexorable.

Rebelle-Santé : Après vos auditions, qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans la filière de l’herboristerie ?

Joël Labbé : L'existence de trois niveaux d'herboristes. Il y a les pharmaciens herboristes, spécialisés dans les plantes, mais encore trop peu nombreux. D’ailleurs, ils sont obligés de vendre des médicaments conventionnels pour garder l’usage de leur diplôme... Il y a aussi les herboristes de comptoir, comme Michel Pierre – et il y a une vraie demande sociétale de produits naturels de qualité. Et puis, il y a aussi les paysans herboristes qui vendent en direct leur production. Ce sont des résistants qui ont appris l'herboristerie et qui ont tenu à continuer à la pratiquer. Depuis quelques années, une nouvelle génération arrive. Ces jeunes veulent donner du sens à leur vie via l’herboristerie. Tous ces professionnels méritent d’être reconnus.

Cette filière représente aussi un potentiel économique non négligeable…

Aujourd’hui, 80 % des plantes médicinales sont importées. Les plantes représentent donc un grand potentiel économique. Il s’agit de développement local, d’aménagement du territoire, d'emplois.

La mission a également mis l’accent sur l’outre-mer…

Tous nos territoires d’outre-mer ont des ressources et des savoirs-faire qui ont été entretenus. Il y a donc un potentiel de développement assez extraordinaire. En France, 80 % de nos richesses de plantes se trouvent en Outre-mer. Là-bas, de nombreuses plantes mériteraient d’être développées, transformées sur place pour favoriser l'économie locale.

Concernant les métiers, quelles sont les lacunes sur la formation ?

Les pharmaciens ont trop peu de botanique et de phytothérapie dans leur formation, alors que ce sont eux qui ont le monopole de la vente des plantes médicinales. Les médecins n'ont pas du tout de formation sur les plantes. Une de nos recommandations est de réintégrer la phytothérapie dans la formation des médecins et de la renforcer chez les pharmaciens. Car la logique n'est pas d'opposer la phytothérapie à la médecine et pharmacie conventionnelles, mais de travailler sur les complémentarités. Les médecins établissent le diagnostic. Les pharmaciens distribuent les médicaments curatifs. Et puis, il y a tout le champ de la prévention, du bien-être et aussi des « petits maux du quotidien », c’est le domaine de l’herboristerie. Tout ce pan qui est hors monopole pharmaceutique est aussi vendu n'importe comment, notamment sur internet. S'il y a des métiers d’herboristes reconnus avec formation, alors c’est un plus pour la santé et les pharmaciens ne pourront plus dire qu’on fait prendre des risques aux consommateurs.

Vous parlez de « petits maux du quotidien ». Cela peut sembler limitatif, voire péjoratif, par rapport aux vertus des plantes…

Les plantes ont un vrai intérêt pour le curatif. Par exemple, j’ai appris que des huiles essentielles peuvent diminuer la résistance des bactéries aux antibiotiques. Mon propos n’est donc pas de dire que les plantes ne seraient efficaces que pour les petits bobos. On recommande dans le rapport de renforcer le financement de la recherche en phytothérapie-aromathérapie, et de développer la médecine par les plantes. Mais les herboristes n’ont pas vocation à remplacer les médecins et les pharmaciens, ils doivent s’inscrire dans la complémentarité. Dans le contexte actuel, il apparaît plus pertinent d’avoir des herboristes qui travaillent sur la prévention, le bien-être, la « bobologie », et de développer l’usage des plantes chez l’ensemble des professionnels de santé. Peut-être que, par la suite, les herboristes pourraient être amenés à avoir un plus grand rôle, comme cela existe en Allemagne, au Québec ou au Royaume-Uni, mais il faut procéder par étapes, pour articuler tout cela de manière cohérente. Dans le rapport, il n’y a pas de proposition sur la reconnaissance des herboristes. Que s'est-il passé ? C’est un sujet qui n'a pas fait consensus. L’influence de l’Ordre des Pharmaciens n’y est pas pour rien. Mais nous avons mentionné que la situation actuelle n'est pas satisfaisante et il a été proposé de continuer à travailler sur la question en lien avec les professionnels, pharmaciens compris. Nous allons donc mettre en place un groupe de travail informel et pluripolitique. En parallèle, il nous faut continuer à informer le grand public. Il faut que la population s'approprie ce débat. C'est nécessaire pour trouver une majorité. Je suis convaincu que nous allons la trouver, car c'est dans l'intérêt public et l'intérêt des générations futures. Il faut que les gens s'emparent du sujet et interpellent leurs parlementaires. L’objectif étant de définir des formations diplômantes reconnues pour les paysans herboristes et les herboristes de comptoir. À quelle échéance peut-on attendre une proposition ? Avec le groupe de travail, on va refaire des auditions, organiser le débat public. Courant 2020, je souhaite avoir une proposition sur les métiers.

Plus d'infos

• Rapport de la mission sénatoriale : www.senat.fr/notice-rapport/2017/r17-727-notice.html
• L’Herboristerie du Palais Royal : www.herboristerie.com

 

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