Le « jardin punk » d’Éric Lenoir

sam, 01/06/2019 - 00:00 -- Lucie Servin
La philosophie du Do it yourself écologique
Rubrique : 

Avec le no-futur, il y a la nature. Militant pour une démarche écologique active et engagée, le paysagiste et pépiniériste Éric Lenoir vient de publier son Petit traité du jardin punk, le premier manuel de philosophie pratique pour libérer et magnifier la nature sauvage au jardin. Du punk, il garde l’idée d’un Do it yourself qui donne à la nature la possibilité de reprendre ses droits. Un jardin quasiment autogéré, agréable et respectueux de l’environnement, sans rien faire ou presque, nous voulions en savoir plus.

Installé à Volgré dans l’Yonne, Éric Lenoir cultive plus de 450 variétés de plantes aquatiques, des fougères et des plantes vivaces de manière expérimentale et écologique, en intervenant le moins possible et toujours pour privilégier la biodiversité. À 45 ans, ce professionnel, formé à la prestigieuse école du Breuil, à Paris dans le Bois de Vincennes, a choisi de créer son propre modèle en punk et en poète. Il livre dans son Petit traité du jardin punk à la fois un manuel pratique et un manifeste citoyen (voir encadré page 46).

"Le punk est fauché,
le punk est fainéant,
le punk ne suit pas le droit chemin,
le punk est libertaire,
le punk survit"

Rebelle-Santé : Vous êtes d’abord un jardinier, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce Petit traité du jardin punk ?

Éric Lenoir : Je n’ai jamais cloisonné ce qui concerne mon travail de ma vie. Pratique et éthique sont toujours liées et ce livre n'est finalement que l'expression de la démarche que j'ai adoptée depuis toujours : une réaction à mon vécu dans mon métier de paysagiste, mais aussi à travers mon expérience de gamin des cités et mon engagement citoyen. J’ai grandi dans le 93. Face aux désastres des milieux urbains, j’ai très tôt cherché à trouver des solutions pour remédier à cette problématique. Petit, j’ai aussi eu la chance de passer les vacances dans le Morvan, où j’ai pu être en contact avec des espaces de pleine nature. La dichotomie était trop forte entre les deux milieux. C’est sans doute ce qui a créé en moi l’impératif d’agir. Je ne supporte pas d’entendre que tel endroit est moche, bétonné ou laissé à l’abandon parce qu’on n’a pas les moyens humains ni financiers d’en faire un jardin. Cette réponse est inacceptable. Je pars du principe que la nature n’a pas besoin de l’Homme pour être belle et je voulais faire la démonstration qu'il était possible de faire différemment. J’ai mis quelques années à peaufiner ce livre pour prendre le temps de répondre point par point, en proposant des solutions et une méthode, à tout ce qu’on a pu m’opposer depuis plus de 20 ans pour m’empêcher d’embellir un lieu. On peut très bien faire quelque chose de beau, de pas coûteux, de vivable, d’écologique, avec un peu d’imagination, de malice et de savoir-faire. C’est pourquoi je m’adresse autant aux connaisseurs qu’aux néophytes, aux jardiniers lambda qui se croient obligés de tondre tous les week-ends, comme aux décideurs publics, qui doivent gérer des cités HLM dans un état lamentable entourées de béton et de deux arbres à moitié morts.

"Pratiquer le jardin punk, c’est déjà se sentir capable de modifier ce qui semblait immuable.
Atavismes, habitudes, autocensure existent au jardin comme ailleurs"

« Apprendre à désapprendre », écrivez-vous en sous-titre de votre livre. Vous avez vous-même étudié l’horticulture, de quels savoir-faire et connaissances a-t-on besoin au jardin punk ?

Je dis toujours que la première chose à faire, c’est de ne rien faire. La philosophie du jardin punk oblige d’abord à devenir observateur du milieu avant même d’intervenir et de commencer à le toucher. Pour moi, il est primordial de décomplexer le néophyte. Au jardin comme dans beaucoup d’autres domaines, les « sachants » aiment bien faire savoir qu’ils sont « sachants ». C’est un fonds de commerce, et le savoir valorise socialement. Le problème, c’est que les gens se retrouvent exclus du jardin, ils se persuadent de ne pas savoir faire. Sans dire que tout le monde peut devenir Le Nôtre ou Gilles Clément, tout le monde peut jardiner et, pour commencer, tout le monde sait regarder. C’est en passant un peu de temps à observer son environnement, en relevant et en questionnant les détails, qu’on peut comprendre ce qui pousse, dans quel ordre les plantes apparaissent, à quelle vitesse et à quel moment, mais aussi ce qui nous plaît, ce qui est dangereux, ce qu’on veut garder ou au contraire contenir.

Comme je suis « pépiniériste », on me demande toujours comment tailler les rosiers. Pourtant je ne cultive moi-même aucun rosier !
Je questionne alors pour savoir si les rosiers sont beaux, et le plus souvent, ils le sont. Mais dans ce cas, quelle est la question ? Les gens ont très souvent la ressource sans le savoir. On s’émerveille de ce qu’un gamin arrive à faire d’une boule d’argile sans n’avoir jamais rien appris, de même certains néophytes arrivent à faire des jardins formidables. Il faut faire ses propres expériences et surtout comprendre qu’il n’existe pas de jardin modèle.
Chaque jardin ressemble à son jardinier et on peut tout aussi bien choisir de ne pas intervenir. La technique s’acquiert au fur et à mesure, mais avec un peu d’astuce et de créativité, rien n’est impossible. Créer une petite pépinière nourricière ou bouturer certaines plantes n’a rien de sorcier quand il suffit de planter un bâton dans la terre, ou d’improviser un châssis avec une vieille fenêtre.

S’il y a dans ce livre surtout une dimension pratique, avec une méthode, des conseils et, à la fin, un index et un tableau florilège des végétaux punk, le « jardin punk », c’est aussi pour vous une manière de cultiver un sens de l’émerveillement, une ouverture à l’esthétique des paysages ?

Oui, c’est une conception que je développe en évoquant le « Shakkei », cet art des jardins japonais qui se traduit littéralement par « l’emprunt du paysage », et qui consiste d’un point de vue technique à créer des paysages majuscules dans des jardins minuscules, à donner l’illusion de la grandeur en travaillant avec de la lumière et des perspectives qui se poursuivent au-delà de l’espace réel du jardin. Il suffit souvent de quelques idées et d’un peu de technique pour transformer un espace. Le principe du Shakkei est typiquement le genre de considérations qui ne coûtent pas un centime et qui permettent de rendre un jardin plus beau ou de donner l’impression qu’il est plus vaste. Le premier coucher de soleil que j’ai vu enfant, c’était en colonie de vacances, et j’ai beaucoup souffert dans ma cité de ne jamais pouvoir le voir. Ce n’est pas parce qu’on est coincé entre quatre immeubles qu’on n’a pas le droit d’avoir de point focal lointain. Je suis persuadé que nous avons besoin de pouvoir physiquement porter notre regard au loin, ça donne l’impression qu’on peut voyager et le sentiment de liberté. Malheureusement, tout cela n’a jamais été pensé et les automatismes s’imposent : une pelouse doit se tondre, un arbre doit être taillé, les allées désherbées doivent servir uniquement d’allées…

D’où vous vient cette énergie et cette volonté ? Comment faites-vous pour rester optimiste ?

Au contraire, je ne suis pas très optimiste face à la dégradation de l’environnement et à l’état du monde. Je dirais que j’ai un naturel plutôt pessimiste, anxieux, inquiet. Le pessimisme coupe l’énergie, mais l’optimisme empêche aussi de voir certains maux arriver. Je veux surtout rester assez lucide, et c’est ce réalisme qui me pousse à agir concrètement, à connaître le combat à mener pour améliorer les choses et aller de l’avant. Encore une fois, c’est par l’observation qu’on se rend compte que tout n’est pas foutu. Je le constate chez moi dans ma pépinière, dans mes voyages, mais aussi sur internet, où j’échange beaucoup et où je m’ouvre à d’autres façons de faire. J’ai vu des sites complètement flingués par l’humain qui ont aujourd’hui une deuxième vie, je suis même allé voir la nature à Tchernobyl. Certaines agglomérations adoptent de nouvelles stratégies. Parce que des solutions existent pour presque tout, il n’y a pas de raisons de laisser tomber.

"Il y a plein de bonnes raisons d’emmerder le monde ; ce qui ne sous-entend pas forcément lui nuire" 

Dans votre livre, vous incitez à pratiquer le « guerilla gardening », à s’emparer des terrains vagues, des bordures de route, des friches. Le jardin punk implique-t-il aussi la dépollution des zones ?

Bien sûr, c’est une démarche globale. Pour rendre vivable un terrain vague, ça passe par le camouflage d’un tas de gravats ou la transformation d’une carcasse de voiture, mais pour bon nombre de pollutions invisibles, les plantes sont aussi des remèdes. Il est impératif d’avoir conscience de ces pollutions avant d’installer un potager et de se renseigner pour savoir comment les végétaux réagissent. Certains stockent certains polluants, d’autres filtrent, le bouleau par exemple ne stocke rien, mais peut pousser sur des sols quasi stériles, sans matière organique. Observer la manière qu’a la nature de se régénérer m’incite à toujours mieux comprendre comment ça marche et c’est ce qui me passionne. En 2006, je me suis lancé dans les plantes aquatiques en reprenant la collection d’un producteur du Loiret qui partait à la retraite. Cette opportunité m’a permis de m’ouvrir à toutes les réflexions autour des systèmes de phytoépuration et de dépollution par les plantes. Je n’ai pas fini d’apprendre.

Votre appel au Do it yourself écologique rencontre un certain écho, quels sont vos projets ?

Je me réjouis que le livre circule. Le bouche-à-oreille fonctionne bien et j’ai surtout des retours de gens issus de milieux très variés, ce qui m’offre de vraies ouvertures car mon travail interpelle aussi de plus en plus les décideurs. On commence à s’intéresser aux solutions que je propose, et les perspectives sont encourageantes. Personnellement, je n’ai aucune limite, je n’ai pas de filtre, et je me permets toujours d’envisager un vaste champ des possibles, à toutes les échelles. Encore une fois, tout n’est pas perdu. Il faut aller vers tous ceux qui veulent faire avancer les choses en faveur de la biodiversité. Pour les autres, il est toujours temps de reconstituer les réserves naturelles à leur insu ! C’est ça le jardin punk !

Petit traité du jardin punk
Apprendre à désapprendre
Éric Lenoir.
Éditions Terre Vivante
96 pages
10 €.

Venez rencontrer Éric Lenoir au flérial, son Jardin punk pédagogique

Au printemps, Éric Lenoir ouvre au public sa pépinière aquatique du Flérial, à Volgré dans l’Yonne. Le paysagiste propose tout au long du mois de juin des stages et des rencontres, à destination des professionnels et des amateurs, pour s’initier au jardin punk et aux secrets des plantes aquatiques. Le rendez-vous à ne pas manquer : les « Rencontres du Flérial » se dérouleront pour la deuxième fois, le dimanche 16 juin. Une belle journée en perspective : chacun ramène ses bottes et son casse-croûte. Ce pique-nique convivial réunira différents acteurs du monde de la nature et de l’environnement pour réfléchir et échanger autour des alternatives écologiques. La liste des participants se complète au fur et à mesure, elle rassemble déjà journalistes, apiculteurs, agroforestiers, spécialistes des greffes…

N’oubliez surtout pas de réserver.
www.lapepiniereaquatique.com
www.facebook.com/leflerial
www.ericlenoirpaysagiste.com

 

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