Le lobby du cholestérol au bord de la crise cardiaque

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Derrière une dramaturgie bien rodée, on vient d’assister, dans le paysage médiatique, à un grand moment de médecine-réalité : la quasi crise cardiaque, en direct, du lobby du cholestérol. À l’origine de ce coup de sang, la parution du dernier livre du Dr Michel de Lorgeril.

Par Thierry Souccar

Tout a commencé dans la maison d’éditions que je dirige, par la sortie le 13 juin, du livre de Michel de Lorgeril, chercheur au CNRS, Dites à votre médecin que le cholestérol est innocent, il vous soignera sans médicament.
Ce livre dénonce, preuves scientifiques à l’appui, l’illusion de la «théorie du cholestérol» et la prescription abusive de médicaments hypocholestérolémiants.

Le Monde en parle

Le 12 juin, le journal Le Monde publie sur une quasi pleine page une interview de Michel de Lorgeril par la journaliste Sandrine Blanchard sous le titre Non, le cholestérol ne bouche pas les artères. Et c’est tout un petit monde de cardiologues, lipidologues, industriels des statines ou de la pâte à tartiner, jusqu’ici bercés par le murmure rassurant des communications consensuelles que l’on échange sur le cholestérol dans les congrès payés par l’industrie pharmaceutique ou l’industrie agro-alimentaire, qui est subitement pris de panique.

À l'assaut!

Dès le 13 juin, une salve de critiques s’abat sur l’ouvrage, son auteur et le quotidien du soir, sous la forme de trois communiqués de presse, pas moins, émanant l’un de l’industrie du médicament, l’autre de la Société française de cardiologie, et le dernier, à nouveau de la Société française de cardiologie, décidément démangée du stylographe, assistée cette fois de la Fédération française de cardiologie, et d’autres organismes plus obscurs comme le Collège National des Cardiologues Français, la Nouvelle Société Française d’Athérosclérose (ex-Arcol et SFA), la Société Française d’Hypertension Artérielle, l’Association de Langue Française pour l’Etude du Diabète et des Maladies Métaboliques et la Société Française de Nutrition. Ouf!

Ces «sociétés savantes expertes» autoproclamées, dont pas un des dirigeants n’a lu le livre de Michel de Lorgeril, y dénoncent avec certitude les propos «fantaisistes» et les «mauvais conseils» de l’auteur. Le président de la Société française de cardiologie, un certain Nicolas Danchin, ira même jusqu’à accuser Michel de Lorgeril de tenir des propos «criminels». Sûrement un effet de la canicule.
Au siège du Monde, la pauvre Sandrine Blanchard doit repousser avec vaillance un assaut de courriers aigres et de mails haineux. Mais le plus éprouvant, c’est sans doute l’humour à trois sous, comme sur le site médical TheHeart.org, où le rédacteur en chef, un certain Gabriel Steg, s’essaie péniblement à ce registre : «On se rappelle, dit-il, que l’un des Best sellers de l’année 2003 était un ouvrage soutenant qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001. Il n’est donc somme toute pas surprenant qu’il se trouve des médecins pour penser de façon différente de la majorité et avoir une interprétation très «originale» de la littérature scientifique des dernières années. On est par contre plus surpris qu’un organe de presse réputé sérieux comme Le Monde consacre une page entière à ce point de vue sans jamais le confronter à un point de vue contradictoire. On peut du coup proposer à la Société des journalistes un nouveau nom de candidat pour la direction du journal, adapté à la qualité de ce traitement de l’information : Thierry Meyssan!»
Thierry Meyssan, qui soutient qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, à la tête du Monde? Et pourquoi pas à la tête de TheHeart.org? Un rédacteur en chef iconoclaste ce n’est pas forcément pire, pour traiter avec objectivité du cholestérol, qu’un professeur lié aux fabricants de ces médicaments.

Des intérêts communs

La «santé financière» de la Société Française de Cardiologie (SFC), à l’origine de la campagne médiatique contre le livre de Michel de Lorgeril, est liée à celle de certains médicaments, au premier rang desquels les statines.
Plusieurs des dirigeants de la SFC ont, à titre personnel, des liens financiers avec les laboratoires qui vendent des médicaments hypocholestérolémiants. C’est le cas de Nicolas Danchin, son président, qui, tout en étant expert auprès des autorités sanitaires, affiche une liste de «partenaires» et commanditaires à rendre verts de jalousie les organisateurs du Tour de France.
La Fédération française de cardiologie (FFC) n’est pas en reste. La FFC a lancé ces dernières années des campagnes «de sensibilisation et de mobilisation du grand public.» Mais pas pour inciter à consommer moins de statines – comme le demande l’Assurance maladie. Au contraire, les campagnes de la FFC ont notamment servi de fusée porteuse à Pfizer qui commercialise… une statine, et pas n’importe laquelle, le best-­seller de la statine.
Et à la FFC, on n’est pas sectaire quand il s’agit des statines. Ainsi, l’actuel président, et à ce titre parrain de la campagne Pfizer, est employé à titre personnel comme consultant par le concurrent de… Pfizer!

La Nouvelle société française d’athérosclérose cautionne elle aussi des campagnes de presse labellisées Pfizer. Comme en 2003, où un message de terreur était adressé au public (dire qu’un simple dosage de son cholestérol aurait pu lui éviter ça, avec l’image de pieds étiquetés dans une morgue). La NFSA organise chaque année son congrès annuel dans un quatre étoiles de Biarritz. Et qui paye les chambres, les petits fours et le champagne? Les notes sont réglées, dans le plus grand désintéressement qui sied à l’avancement des idées, par plusieurs laboratoires et sociétés de l’agrobusiness qui prospèrent sur le fabuleux marché du cholestérol.

Lobby… au bord de la crise cardiaque

La nervosité du lobby du cholestérol se comprend quand on considère la poule aux oeufs d’or que représentent les statines : près d’un milliard et demi d’euros en France, dont une partie finance les «sociétés savantes» et une nuée d’experts, ceux-­là même qui, dans nos pays développés, orientent les décisions de mise sur le marché des médicaments et les protocoles que suivront les médecins pour traiter leurs patients.

Mais ce magot est menacé

Il y a d’abord eu, le 10 août 2001, l’épisode traumatisant pour tout ce petit monde du retrait de la cerivastatine de Bayer. À cette occasion, la Fédération française de cardiologie s’inquiétait déjà par la voix de son président, le Dr Daniel Thomas, de l’impact de ce retrait sur l’ensemble des statines : «Arrêter de prendre ces médicaments, disait-il, serait un retour dix ans en arrière dans la prévention des maladies cardiaques
En 2004, après avoir revu l’ensemble des études publiées sur les statines, plusieurs dizaines de chercheurs, cardiologues et médecins américains ont demandé officiellement aux Instituts nationaux de la santé des Etats-Unis que les études sur les statines soient réévaluées par un comité indépendant. Ces spécialistes estiment que la généralisation du traitement par les statines n’est pas «fondée sur des preuves scientifiques.»

Experts et intérêts

La même année, des journalistes américains révèlent que 9 des 10 «experts» à l’origine des recommandations américaines sur le cholestérol et les statines étaient liés aux laboratoires les fabriquant.
En octobre 2006, Rodney A. Hayward, un chercheur de l’université du Michigan, publie, avec deux de ses collègues, dans Annals of Internal Medicine une analyse de toutes les études ayant utilisé des doses «agressives» de statines pour faire baisser le cholestérol chez des patients à risque. Conclusion des auteurs : «Les preuves cliniques actuelles ne soutiennent pas l’idée selon laquelle un tel traitement chez les personnes à risque est bénéfique et sans danger
En janvier dernier, une analyse parue dans le Lancet a démontré que chez les personnes n’ayant aucun antécédent cardio-vasculaire, les statines ne réduisent pas la mortalité. Donc ne devraient pas être prescrites. Pas mal, quand on sait que les trois-quarts des prescriptions de statines portent sur cette population!
Dans son livre, enfin, Michel de Lorgeril, conteste, études à l’appui, l’argument de la Société française de cardiologie et de ses petites copines selon lequel les statines prolongeraient la vie des patients les plus à risque.

Bref, si les statines ne servent à rien en prévention primaire (chez les personnes n’ayant pas d’antécédent) comme le dit l’article du Lancet, si leur intérêt est douteux chez les patients les plus à risque, comme le suggèrent chacun à leur manière Rodney Hayward et Michel de Lorgeril, il y a de quoi s’inquiéter du côté du lobby du cholestérol.
Tenez, si j’étais l’Assurance maladie, je trouverais très vite comment réduire de 10% d’un coup le déficit de 12 milliards d’euros prévu cette année. Ces perspectives douloureuses, ajoutées à l’impact médiatique d’un livre écrit par un chercheur de renommée internationale, expliquent les symptômes qui ont saisi le lobby du cholestérol : pouls élevé, hypertension, troubles du rythme, palpitations, fébrilité, tous les signes avant-coureur d’une attaque. Vite, une statine!

P.S. : Le lobby du cholestérol et les recommandations en faveur des statines seront au centre du livre qui paraîtra au début de l’année 2008 sous le titre Cholestérol, mensonges et propagande. C’est Maître Isabelle Robard qui en assure la direction éditoriale. Ensemble, nous avons déjà écrit Santé, mensonges et propagande qui expose la collusion entre experts nutritionnistes et sociétés de l’agrobusiness.

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