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Une fois les brebis tondues, que faire de la laine ?

ven, 01/12/2017 - 00:00 -- Lucie Servin
Mes premiers moutons - Épisode 5

Cela fait maintenant quelque temps que je n’ai pas donné de nouvelles d’Ella et Bianca. Mes deux brebis se portent à merveille. Quelle meilleure preuve de leur bonne santé que la qualité de la laine que nous avons recueillie au mois de juin à l’issue de leur première tonte. Deux belles toisons couleur caramel et chocolat qu’il s’agit maintenant de transformer.

Dans la première quinzaine du mois de juin, alors que la canicule s’annonçait, telles deux baleines échouées sur la pelouse, Ella et Bianca chômaient tout le jour durant, puisque c’est le terme qu’on utilise lorsque les brebis ne font rien. La tonte devenait tout à fait nécessaire. Elles ne s’activaient qu’à partir du soir, pour manger la nuit au clair de lune. Comme nous sommes très mal équipés en tondeuse et encore trop inexpérimentés, nous avons fait appel à Philibert, le tondeur itinérant qui s’occupe du troupeau de notre ami berger. Philibert tond une brebis en moins de cinq minutes, alors qu’il nous faudrait plusieurs heures pour un résultat très imparfait. Sans hésiter et pour le confort d’Ella et Bianca, nous avons choisi cette option, récupérant deux belles toisons de couleur, noire pour Bianca et caramel pour Ella. D’emblée, nous avons commencé par trier notre laine, en enlevant les morceaux trop sales ou abîmés à l’échancrure des pattes, sur le poitrail, et près des fesses. Ces «déchets» peuvent servir d’excellent paillage au potager, la laine étant parfaitement biodégradable et fournissant, avec le crottin, un amendement bonus.  

Le lavage et le cardage : les étapes incontournables

Pour qui veut transformer la laine, le lavage et le cardage sont les deux étapes préalables et incontournables (sauf pour des toisons exceptionnelles qu’on choisit de travailler brutes). Laver ne demande pas d’outil, l’étape est néanmoins délicate. Le jeu consiste à enlever le suint, cette graisse naturelle, sans feutrer la toison. Pour ce faire, le mieux est de laver la laine dans plusieurs bains à l’eau claire et chaude, sans l’agiter: on dit souvent qu’il faut pouvoir plonger la main dans l’eau sans se brûler. Le savon est à éviter, car il risque lui aussi de feutrer prématurément la toison. On conseille plutôt d’ajouter à la place une goutte de liquide vaisselle, mais il vaut mieux ne pas en abuser, pour pouvoir recycler l’eau en arrosant les plantes, par exemple.

Une fois la laine étendue et séchée, il faut la carder, ce qui nécessite en revanche des outils spéciaux. Carder la laine consiste à brosser les poils pour les mettre tous dans le même sens. On fabrique ainsi des rouleaux qui permettent ensuite de travailler la laine. Carder à la main, à l’aide de deux brosses à carder, est toujours possible, mais ce travail devient vite harassant pour une grande quantité de laine. En règle générale, carder nécessite une cardeuse. Il en existe de plusieurs sortes, des cardeuses manuelles et mécaniques, des cardeuses domestiques ou industrielles, des cardeuses à rouleaux pour les mèches courtes ou des cardeuses à peignes pour les mèches longues. Chacune correspond à la qualité de la laine selon ce qu’on veut en faire, de la garniture à matelas ou du filage.

Une cardeuse coûte cher, on trouve de rares occasions à partir de 200 euros. Neuve, il faut compter autour de 400 euros, c’est un réel investissement. Pour notre première expérience, une amie nous a prêté la sienne, une cardeuse manuelle et mécanique à rouleaux, idéale pour nos deux toisons.

Le choix du feutre

Une fois la laine propre et cardée, on peut décider de filer ou de feutrer. Ce choix ne dépend pas seulement de notre envie. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise laine, mais chaque matière répond à des utilisations différentes.

Filer (au rouet ou au fuseau) permet de fabriquer des pelotes, à tisser ou à tricoter, pour confectionner des vêtements, par exemple. Cependant, toutes les laines ne sont pas adaptées au filage, d’autant qu’à notre époque, nous sommes devenus très exigeants. Les toisons d’Ella et Bianca, à majorité solognotes, sont belles et mousseuses, mais elles restent beaucoup moins douces que des mérinos pures par exemple. J’ai renoncé très vite à filer mes toisons. L’idée de passer des heures à filer puis tricoter pour me confectionner une écharpe qui me gratterait trop et que je ne mettrais pas m’a complètement démotivée. J’ai donc choisi de feutrer ma laine, en m’émerveillant de toutes les possibilités offertes par cette technique.

Confection de chaussons

Après avoir cardé mes toisons, j’ai réalisé avec mes plus beaux rouleaux deux belles plaques de feutre au savon d’environ 1 m sur 80 cm pour tailler ensuite à l’intérieur mes futurs chaussons. Pour ce faire, j’ai utilisé un voile deux fois plus grand de papier bulle, du savon naturel et sans odeur dilué dans une bouteille d’eau dont j’ai percé le bouchon pour asperger ma plaque d’eau savonneuse en continu. Une remarque avant toute chose, cette activité est idéale en extérieur, j’ai donc profité d’une belle journée d’été, sans craindre de me tremper et d’éclabousser le sol. On étale sur un côté du papier bulle une première couche de laine qu’on arrose d’eau savonneuse. Puis, on replie dessus l’autre battant de papier bulle afin de maintenir la plaque prise en sandwich à plat pendant qu’on frotte dessus pour feutrer. Progressivement, on rajoute de la laine sur 3 ou 4 épaisseurs en vérifiant que la plaque soit le plus homogène possible. Il faut surtout prendre son mal en patience, arroser, frotter, frotter et frotter encore même quand on pense que c’est assez! Chaque plaque m’a pris entre 2 et 3 heures. Pour finir, on rince avec de l’eau brûlante qu’on verse sur la plaque toujours à plat pour bien resserrer les fils, en la roulant ensuite dans le papier bulle pour l’essorer. Une fois la plaque séchée, c’est à vous de sortir vos patrons et vos aiguilles pour l’atelier couture. J’ai réalisé des chaussons, mais on peut aussi imaginer des sacs, des vêtements ou toutes sortes d’accessoires.

Des figurines feutrées à l’aiguille

Sans même faire des plaques, on peut aussi feutrer la laine à sec, à l’aide d’aiguilles à piquer. Ces aiguilles s’achètent dans les merceries ou les magasins spécialisés dans la laine. On peut aussi les commander sur internet. Elles coûtent à peu près le prix des aiguilles à coudre, c’est-à-dire presque rien. Munie de petits crans, l’aiguille, en piquant dans la laine, l’emmêle, ce qui permet de la modeler à sa guise. Reste le risque de se piquer les doigts, mais en se protégeant ou en faisant attention, le résultat est très gratifiant. J’ai ainsi pu réaliser quelques mobiles sur des thèmes différents, des fleurs et des insectes volants, des poissons et des crustacés, ou encore évidemment une bergère et son troupeau. Si vous ne vous sentez pas assez inspiré, vous pouvez toujours vous servir des emporte-pièces comme des moules, en piquant à l’intérieur. J’ai, par ce biais, réalisé des étoiles, des cœurs, des croissants de lune, des formes faciles et rapides pour créer des décorations de Noël, par exemple.

Exemple de technique mixte

Je ne suis qu’une débutante, mais les possibilités du feutrage sont infinies et, une fois qu’on sait feutrer au savon et à l’aiguille, rien n’empêche de combiner les deux techniques. Ainsi, pour faire des figurines, si certains travaillent en créant des ossatures en fil de fer qu’ils habillent de laine, j’ai de mon côté pris l’habitude, pour gagner du temps, et obtenir aussi un rendu plus régulier, de pétrir certaines formes avec de l’eau savonneuse que j’habille ensuite en piquant les motifs. En effet, de même que pour les plaques de feutre, on peut feutrer avec de l’eau et du savon, en roulant la laine dans ses mains, comme de la pâte à modeler. Je laisse ensuite sécher les boules ou les boudins, et je m’en sers pour faire le corps de mes abeilles, de mes poissons ou de mes hiboux. Pour mes grenouilles, par exemple, j’ai utilisé une boule pour le corps et une petite pour la tête…

Tout est possible, alors laissez aller votre imagination car la laine est une matière magique. La seule chose qu’il faut savoir et garder en tête quand on commence à la travailler, c’est que c’est une drogue dont on ne pourra pas facilement se sevrer.

LES RECETTES DE TEINTURE NATURELLE

Pour réaliser mes créations, j’ai profité des teintes naturelles de mes toisons. Bianca m’offrait un noir profond, Ella un caramel doré. J’ai aussi récupéré auprès du berger un camaïeu de brun, du blanc et même du gris. On peut aussi, à partir de la laine blanche, s’essayer à la teinture. La teinturerie est un art qui ne va pas de soi. Si vous pensez qu’il vous suffit de plonger votre laine blanche dans du jus de betterave pour obtenir du rose, vous obtiendrez juste un marron qui ne tiendra pas, car on ne s’improvise pas teinturier, ça s’apprend. Tous les processus relèvent de la chimie et de connaissances propres à chaque pigment selon les plantes.

Un des meilleurs guides pour commencer est celui d’Élisabeth Dumont, botaniste et biochimiste de formation. Son livre Teindre avec les plantes détaille comment utiliser les principales plantes tinctoriales, sauvages ou cultivables, facilement accessibles, en décrivant les résultats selon les textiles. L’ouvrage est très accessible et pratique, expliquant les grands principes de la teinture comme le mordançage ou l’oxydation, par exemple, avec de nombreuses photos.

Teindre avec les plantes, les plantes tinctoriales et leur utilisation, Élisabeth Dumont. Éditions Ulmer. 128 pages. 15,20 €

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