L’avenir du monde...

...dans les mains des enfants

Comment s’est construite l’image de l’étranger et celle du monde à travers la culture populaire en France ? De quelles représentations du monde avons-nous hérité depuis l’enfance ?

Jusqu’au 7 octobre, l’exposition Le magasin des petits explorateurs au Quai Branly à Paris questionne les représentations de l’altérité transmises aux enfants depuis l’époque coloniale. L’occasion d’ouvrir le débat dans le contexte contemporain. Comment parler du monde aux enfants ? Une pédagogie à destination des adultes.

Exposition Le magasin des petits explorateurs

Musée du Quai Branly - Jacques Chirac, Paris 7e.

Jusqu’au 7 octobre 2018.

Un océan de clichés

En tant qu’adultes, nous sommes tous à la fois tributaires, héritiers et prisonniers d’une somme de clichés et de connaissances qui forgent notre regard sur le monde et l’étranger, nos opinions sur l’actualité et sur les autres. Reconnaître les origines de la construction de notre point de vue occidental, c’est tout l’enjeu de l’exposition Le magasin des petits explorateurs.

Encore faut-il souligner qu’il ne s’agit pas d’une exposition destinée aux enfants, mais d'un voyage de retour au pays de l’enfance proposé aux parents pour comprendre les clichés et questionner la transmission future. De la lunette arrière au gaillard d’avant, chaque salle évoque le navire qui nous embarque pour naviguer sur cet océan imaginaire, dans une exploration nostalgique des rivages de l’enfance, ces pays auréolés du souvenir qui renferment souvent les clichés hérités de l’idéologie impérialiste et coloniale depuis la découverte de l’Amérique et les débuts de la culture populaire de masse, qui a amplifié le phénomène. Entre exotisme, aventure et romantisme, le monde s’offre à l’enfant de la bande dessinée au cahier d’école, en passant par tous les jouets ou les publicités dans un univers de lieux communs et de prêt-à-penser.
Au milieu de ce bric-à-brac conçu comme un vide grenier d’imaginaire rassemblant plus de 400 objets et documents, quelques balises donnent des repères pour réfléchir en miroir la question de l’altérité.
« Méfiez-vous des mots » : un mur à l’entrée répertorie tous les mots qui, à travers les siècles, ont désigné ces hommes d’ailleurs, des mots porteurs de stéréotypes et chargés d’histoire, de sauvage à esquimaux, de Bamboula à moricaud. Des mots qui désignent, catégorisent et stigmatisent. C’est par le langage qu’on donne à l’enfant les moyens de décrire le monde, en premier outil de représentation. Les fables et les histoires qu’on leur raconte forment un magasin idéologique, dans lequel chacun pioche des clichés constructeurs des visions futures.

Roger Boulay le commissaire de l'exposition, témoigne de l’évolution de ce regard : « Le propos de l’exposition est de reconstituer la construction de cette imagerie ancienne qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. J’ai porté ainsi une attention particulière à l’impact de la diffusion de tous ces jouets, films, produits, livres en direction de l’enfance, en termes d’impact sur le public lui-même. L’impact n’est pas le même entre un très beau livre publié en 150 ou 200 exemplaires, tel le Macao et Cosmage d’Edy-Legrand, une robinsonnade critique et magnifiquement illustrée parue dans La Nouvelle Revue française en 1919, et Tarzan, tiré en magazine à 250 000 exemplaires par semaine quelques années plus tard. Montrer à la fin de l’exposition la survivance des clichés est un choix délibéré. Il n’y a pas de happy end, on voit toujours réapparaître ces stéréotypes de manière très facile. »
Le racisme domine à travers les récits d’aventure et d’héroïsme qui l’emportent souvent en popularité sur les productions plus scientifiques, contribuant à figer les frontières entre monde sauvage et civilisé, perpétuant des schémas de peuples dominants et dominés.

Alain Serres, auteur et éditeur, fondateur des éditions Rue du monde explique : « Nos responsabilités sont immenses. Ce qui est lu dans un livre pris à la bibliothèque fait autorité dans la tête des enfants. Nous sommes tous porteurs, souvent de manière inconsciente, des travers de nos sociétés qui, de plus en plus, découpent l’enfant en trois catégories limitées : l’enfant dans sa famille, l’écolier et le consommateur.
Entre les lignes et les images se glissent des signifiants invisibles dont les enfants s’imprègnent malgré eux. Le meilleur moyen de lutter, c’est de proposer à l’enfant une approche dynamique des représentations, permettre des allers-retours, des questions, des vides pour que tout ne soit pas dit et qu’il y ait des distances entre le texte et l’image, des contenus variés.
Si l’enfant cherche, il aura une plus grande capacité à prendre du recul et cultiver un esprit critique. Sinon, l’enfant reçoit clé en main un savoir qu'il répétera sans réfléchir. La poésie est peut-être au cœur de cette culture du monde et de l’esprit.
»

Alain Saint-Ogan - Hachette - 1932

Blin, Kuhn et Ozouf - Delagrave - 1948

Allons vérifier ailleurs si j'y suis

À la manière de Rue du monde, d’autres éditeurs contemporains interrogent les questions d’altérité pour comprendre comment des schémas folkloriques anciens perdurent, y compris dans la bonne conscience et le politiquement correct. On peut citer les éditeurs invités par le Quai Branly à prolonger la réflexion dans le salon de lecture du musée comme ABC Mélody, Aux vents des îles, Les fourmis rouges, Kanjil, Plume de Notou, Le port a jauni…
La catégorisation de l’autre reste une problématique essentielle. Le fait d’évoquer ce qui nous distingue renforce aussi parallèlement la tendance à masquer ce qui nous réunit. Au contraire, reconnaître la différence et l’altérité, c’est partir à la rencontre des singularités pour aller vers l’universalité, goûter, comme le dit l’ethnologue Pascal Dibie, le plaisir « d’aller vérifier ailleurs si j’y suis ».
Dans le contexte contemporain des migrants et des actualités auxquelles les enfants sont confrontés, l’urgence est de multiplier les points de vue, redonner la parole à l’autre à travers des récits dynamiques et poétiques, qui cultivent des liens et des échanges, plutôt que d’ériger des barrières mentales plus solides que tous les murs bâtis à nos frontières.

Baïka, une revue pour voir ailleurs

S'ouvrir au monde en partant à la découverte de l’autre. Depuis 2015, la revue trimestrielle Baïka mêle fiction et documentaire pour parler aux enfants de 8 à 12 ans des cultures du monde et de l’immigration avec un point de vue ludique et intelligent.
Porté par deux amies d’enfance, Noémie Monier, éditrice, et Lola Oberson, graphiste et directrice artistique, ce projet original est né d'un désir et d'une urgence, le besoin d'offrir une autre vision de l'étranger aux enfants que celle véhiculée dans les reportages à la télé.

La superbe maquette élargit les horizons. Après un été sous le signe du Brésil, Baïka fait cap à l’automne sur la Roumanie et l’île de Pâques pour son douzième numéro. Le monde est une richesse, les livres un passeport sans frontière. Abonnez vos enfants !

www.baika-magazine.com

« Le port a jauni » Escales méditerranéennes

En latin, traduire signifie faire passer, conduire au travers. En arabe, une des traductions possibles est le verbe naqala, qui évoque le déplacement, la circulation et le voyage.

Il n’y a pas qu’un seul chemin pour aborder les rivages d’une langue et d’un continent. Écouter la musicalité, entendre la polysémie des images, saisir la poésie d’un langage, c’est toute l’ambition de la maison des éditions marseillaises Le port a jauni qui publie des albums et de la poésie jeunesse bilingues en français et en arabe. Une démarche inédite portée par Mathilde Chèvre, chercheuse et autrice d’une thèse sur la littérature jeunesse dans les pays arabes.

www.leportajauni.fr

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