Jean-Michel Bertrand, un cinéaste sur la piste des loups...

... au cœur des vallées des Alpes et du Jura
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Marche avec les loups sortira au cinéma le 15 janvier 2020. La sortie du livre* le 7 novembre précède la projection de cette nouvelle aventure du réalisateur Jean-Michel Bertrand dans le prolongement du formidable La Vallée des loups (2017) où il était parti à la rencontre des prédateurs dans la vallée des Hautes-Alpes. Sortir du bocal, c’est le nouveau défi qu’il s’est lancé dans Marche avec les loups, avec l’idée de suivre d’instinct les jeunes loups dans la colonisation de nouveaux espaces. Rencontre.

Cinéaste, Jean-Michel Bertrand est avant tout un amoureux de la nature. Originaire des Alpes, au milieu des années 2000, il revenait filmer dans sa vallée natale et partait à la quête de l’aigle royal dans Vertige d’une rencontre, avant de se lancer sur la piste des loups. Un livre accompagne la sortie du film, et montre comment cet animal miroir cristallise les fantasmes et questionne la peur du sauvage inhérente à nos civilisations occidentales.  

Rebelle-Santé : Marche avec les loups, comme vos films précédents (Vertige d’une rencontre en 2010 et La Vallée des loups en 2017), se distingue des documentaires animaliers ordinaires dans le sens où vous en êtes vous-même l’acteur. Comment qualifieriez-vous vos films ?

*

Jean-Michel Bertrand : Je fais tout simplement du cinéma, une forme de documentaire de création. C’est toute l’ambiguïté de mes films qui ne sont pas des fictions, mais qui ne sont pas non plus des documentaires au sens strict du terme. Je ne fais pas un reportage sur le loup à la manière d’un cours de biologie ou d’un exposé des arguments pour ou contre le retour du loup. Toutes mes images ont été tournées sur place, en direct, avec des moyens techniques très légers, une intrusion minimale et un respect pour les animaux sauvages dans leur milieu naturel. Néanmoins, je raconte une histoire. Sur deux ou trois années de tournage, les événements peuvent m’amener à remettre en scène certains moments au service de mon scénario que je modifie au fil de ce que je vis. Mon but est d’amener les spectateurs à partager des émotions et à engager une réflexion. Bien sûr, il reste le côté informatif et documenté d’un reportage. Je suis passionné et toujours à l’affût des publications scientifiques, mais je ne vais pas relayer les avis complotistes sous prétexte d’objectivité. L’écriture cinématographique me laisse cette subjectivité, une liberté fondamentale que je ne trouve pas dans le formatage de la télévision. Valoriser le libre arbitre est pourtant plus que nécessaire dans nos sociétés actuelles, et je défends l’idée de conserver un jugement critique. Au cinéma, le film est aussi un moyen d’atteindre un public varié. Sur les réseaux sociaux, les algorithmes rassemblent ceux qui pensent à peu près la même chose, ce qui crée des gens bourrés de certitudes. Prêcher les convaincus ne m’intéressent pas. J’aime me confronter aux avis contradictoires et incarner mon film face à tous les spectateurs, en assistant aux débats qui suivent les projections, par exemple.

Vous avez commencé par tourner en Mongolie, au Canada, en Sibérie ou encore en Islande, qu’est-ce qui vous a motivé à revenir dans votre vallée des Alpes ?

Ces films à l’étranger portaient sur des sujet plus ethnologiques. Ils sont à l’origine de ma démarche actuelle car j’ai toujours cherché à mettre ma fantaisie et ma créativité dans mes documentaires. Parler à la place des gens pose aussi des questions et je me sentais d’autant plus mal à l’aise que le voyage devenait de plus en plus un bien de consommation, un business. J’ai tout abandonné pour cette raison. En revenant à ma vallée et à mes fondamentaux, je voulais transmette mon ressenti et mon émerveillement pour la nature de proximité, celle de mon enfance.

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Dans Marche avec les loups, pourquoi avez-vous décidé de quitter votre vallée et suivre les mouvements de dispersion des jeunes loups ?
 
Sortir de ma vallée, c’était un prolongement logique, qui m’est venu tout naturellement. Pouvoir observer la vie d’une meute dans La vallée des loups était en soi une superbe expérience, une quête initiatique passionnante pour moi. Mais cette vallée reste très protégée. Il n’y a ni habitations, ni routes, ni élevage. C’est la nature comme on peut la rêver, mais de tels endroits sont très rares. Les loups sont également des animaux très territoriaux, qui ne restent pas tous sur un même lieu, car sinon ils seraient trop nombreux. Ils sont ainsi redoutables entre eux et capables d’autoréguler la population sur un territoire. Dans ce nouveau film, je voulais comprendre et expliquer le phénomène de dispersion et la formation de nouvelles meutes, ce qui questionne également le partage du territoire entre le loup et les humains, la place qu’on leur laisse.

Votre itinéraire vous guide vers le nord dans le massif du Jura, pourquoi avoir privilégié cette hypothèse ?

Encore une fois c’est très subjectif, presqu’instinctif. J’aurais pu aller vers le sud, aller dans le Massif central ou même les Pyrénées, mais j’ai préféré me diriger vers des zones où le loup n’était pas encore tout à fait implanté. Dans le Jura, je savais qu’on en avait déjà aperçu sporadiquement. Je voulais aussi traverser l’agglomération grenobloise avec toute cette urbanisation alpine pour donner à comprendre les problèmes qu’elle pose aux loups. Comme je le raconte dans le film, je savais qu’un loup avait été percuté par une voiture quelques années auparavant sur la rocade de Grenoble, en pleine zone commerciale. Dès le début de mon aventure, j’avais choisi d’aller dans le Jura, car je savais l’hypothèse crédible, mais je ne pouvais pas imaginer que nous allions assister à la création d’une meute, ce qui s’est confirmé après le tournage par la naissance de louveteaux. C’est extraordinaire ! La réalité a dépassé mon rêve et ma fiction.

En quoi le loup cristallise-t-il la peur du sauvage ?

 

Le loup aimante les fantasmes et notre rapport au loup est complètement irrationnel. Il est surtout la partie émergée de l’iceberg, un révélateur de notre rapport à la nature. Le sauvage est assimilé à l’exotisme et on a l’impression qu’il faut aller à l’autre bout du monde pour l’observer. Par définition, le sauvage est tout ce qui fonctionne sans nous, en ville, dans un jardin comme dans un pot de fleur ou dans une vallée inhabitée. La nature est un tout, dans mon film, je parle aussi des guêpes ou des fourmis. De fait, le sauvage interfère en permanence avec nous. Les réponses à nos questionnements les plus fondamentaux sur l’évolution, la vie, la mort, notre place sur terre se trouvent dans la nature. Pourtant, au mépris des connaissances scientifiques sur la biologie des espèces, l’humain croit pouvoir jouer aux apprentis sorciers avec la nature. Plutôt que de s’en servir d’exemple, il cherche à la dominer, à la réguler. Or, la régulation se fait d’elle-même dans la nature. Les loups savent très bien s’autoréguler, leur nombre dépend des proies disponibles sur le territoire qu’ils ont choisi. À l’inverse, les humains sont la seule espèce capable de consommer plus que ce que la nature peut produire. Ce côté égoïste et dévastateur est ancré en nous, mais il est avant tout culturel. Pour tout contrôler, on fait des statistiques et on compte les mouflons, les loups, les cerfs. On affirme qu’on peut tuer ceci ou cela, sans remettre en cause l’impact humain sur la nature et sur les territoires des animaux sauvages.

Vous donnez aussi la parole à des bergers moins hostiles aux loups que la caricature qu’on s’en fait, en quoi était-il important de sortir de l’opposition entre pro et anti-loup ?  

Le loup est systématiquement associé à l’élevage et j’étais obligé de parler des bergers, puisque dans mon périple je croisais des troupeaux. Toutefois, j’insiste pour remettre la problématique pastorale à sa place. L’ennemi des jeunes loups en dispersion, ce sont d’abord les autres loups qui défendent leur territoire, d’autant que l’urbanisation fait aussi obstacle à leur expansion. D’ailleurs, tout n’est pas binaire. La majorité des bergers jouent le jeu et ne sont pas hostiles à la présence du loup parce qu’ils acceptent l’idée de travailler sur des territoires sauvages, qui ne sont pas des biens privés et exclusifs. Certains parviennent aussi à trouver un terrain de cohabitation : ça passe par des chiens, une surveillance omniprésente et de plus petits troupeaux. Le loup est un animal opportuniste, intelligent et stratège. Travailler avec lui n’a rien d’évident.

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*Marche avec les loups
Jean-Michel Bertrand
et Bertrand Bodin.
Éditions La Salamandre.
29 €.

 

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