Mauvais traitements...

... pourquoi les femmes sont-elles mal soignées ?
Rubrique

Sorti le 1er octobre 2020 aux éditions du Seuil, "Mauvais traitements", de Delphine Bauer et Ariane Puccini, décrypte le médicament sous un prisme féministe.

Il est grand temps, disent-elles, de dénoncer un système de santé « qui déraille » lorsque le patient est une patiente. Lévothyrox, Androcur, Agréal, Essure, Dépakine, Distilbène, Médiator… À chaque fois, les femmes constituent la majorité des personnes concernées par les scandales pharmaceutiques des 60 dernières années. 

Pour Rebelle-Santé, les deux journalistes indépendantes reviennent sur les enjeux de leur enquête au cœur des failles de la médecine moderne.

Rebelle-SantéVous le démontrez bien dans le premier chapitre, la dimension genrée des effets secondaires liés aux scandales pharmaceutiques n’est pas étudiée en France. Comment avez-vous eu l’idée de vous y intéresser ?

Delphine Bauer : Nous avions déjà travaillé avec Ariane Puccini sur les questions relatives à la santé et les femmes, notamment sur le contraceptif Depo-Provera [injecté sans consentement sur des milliers de femmes africaines, ndlr]. Je me disais qu’il fallait faire un livre noir sur la santé des femmes. Puis est arrivé le scandale des violences gynécologiques, pour lequel beaucoup de choses ont été écrites, alors nous avons resserré notre angle sur la question du médicament en faisant le constat d’une surreprésentation des femmes dans les victimes des effets secondaires. Plus on creusait, plus des faisceaux d’indices donnaient sens à cette idée.

Ariane Puccini : Le médicament occupe une place particulière dans le soin en France, 9 consultations sur 10 se concluent sur une prescription. Il est omniprésent et central, donc étudier cette question, c’était analyser tout notre système de santé.

D. B. : Dès qu’on parle de ce sujet à des femmes, tout le monde a une histoire à raconter. Toutes les femmes. C’est quasi automatique.

A. P. : La question des effets secondaires n’était pas une évidence au début de l’enquête. Mais quand on ouvre les yeux, on relie tous les scandales pharmaceutiques sous un nouveau jour.

R-S. : Qu’entendez-vous par « médicaments sexospécifiques » ?

D. B. : On parle du médicament comme a priori très neutre et qu’il aurait la même efficacité chez les hommes et chez les femmes. Mais non, le sexe et le genre peuvent modifier la façon d’être consommé et prescrit. 

A. P. : Les choses ont pris forme petit à petit au cours de l’enquête. Les questions biologiques et sociales se sont entremêlées. Ce qui a émergé dans les premiers mois de recherche, de façon tous azimuts, c’est la question de la violence que ça représentait. Les effets secondaires des médicaments faisaient partie d’un système violent à l’égard des femmes. C’est cette intrication, comme toujours, de l’effet chimique du médicament sur les femmes mais aussi de toute cette machine qui se met en branle et maltraite les femmes.

D. B. : Au-delà des effets secondaires des traitements, les femmes sont triplement pénalisées : une femme malade de cancer est six fois plus souvent quittée par son partenaire que l’inverse dans une relation hétérosexuelle ; c’est aussi symptomatique : quand le corps de la femme ne fonctionne plus, il n’y a pas grand monde pour l’aider à faire face. Pour des pathologies mixtes, dans les essais cliniques, les femmes sont sous-représentées. La recherche sur le SIDA, par exemple, s’est focalisée sur les hommes, alors qu’aujourd’hui la contamination concerne quasiment autant de femmes que d’hommes.

R-S. : Cette situation est résumée par l’avocat Charles-Joseph Oudin, spécialiste de l’indemnisation des victimes de produits de santé que vous citez : « Tous ces dossiers, ce sont des violences faites aux femmes. La Dépakine, pour faire des enfants, le Médiator pour être belle, l’Androcur pour ne pas être trop poilue. » C’est aussi votre conclusion ?

*

A. P. : Une société qui pousse les femmes à utiliser certains médicaments pour être belle, jeune, mince… C’est un contexte social délétère qui fait que les femmes sont en moins bonne santé mentale et donc qu’elles prennent plus d’antidépresseurs. Les femmes prennent des médicaments parce qu’elles sont dans des sociétés qui les maltraitent. Quand elles sont victimes de violences sexuelles, quand elles se retrouvent seules face à leur baby blues, quand elles doivent assumer toute la charge mentale…  

R-S. : Comment, alors, arriver à une médecine qui reconnaîtrait la nécessité de prendre en compte les différences entre individus en fonction des sexes, des origines, des genres ou des classes sociales, différences qui peuvent avoir des conséquences sur les traitements à prescrire ?

D. B. : La question de l’intersection [cumul des paramètres : sexe, niveau social, origine…, ndlr] est importante. Le Médiator, par exemple, a surtout concerné des femmes pauvres. Tout le monde ne peut pas se payer une psychothérapie, alors on se dirige vers des médicaments [pour mincir, pour être belles… et finalement correspondre aux critères qu’attend d’elles la société, ndlr] qui n’ont pas été fabriqués pour les femmes. Des politiques publiques de prévention devraient être mises en place.

R-S. : Y a-t-il des points communs à tous les scandales que vous listez ?

D. B. : Nous n’avons sélectionné que quelques médicaments, nous pourrions en lister d’autres. Mais, à chaque fois, nous avons pu identifier des lanceuses d’alerte, devenues les visages de ces combats. Les points communs dans leurs histoires étaient flagrants : sortir de sa solitude pour constater qu’on n’est pas seules, créer une association pour être plus crédible, se documenter. Ce sont des parcours qui ne sont jamais linéaires. Ces femmes, majoritairement autodidactes, sont marquées par ce qu’elles ont vécu même quand elles vont mieux. Leur lutte est un investissement de chaque instant.

A. P. : C’est un combat d’autant plus compliqué qu’elles sont malades, parfois mères de famille ; arriver à s’engager, c’est franchir aussi des obstacles de la vie quotidienne d’une femme, avec tout ce que la charge mentale représente. Mener ces batailles les précarise, parce que c’est parfois renoncer à des promotions, quand elles peuvent encore travailler. Certaines ont dû démissionner.

R-S. : Écrire ce livre, rencontrer toutes ces combattantes, cela a-t-il modifié votre comportement face aux médecins ou aux médicaments ?

D. B. : Je cherche des médecins qui me rendent actrice de ma santé, en ne me poussant pas à la consommation de médicaments. C’est appréciable. Ma lecture de certains faits a changé. Je lis différemment la biographie de Marilyn Monroe qui avait de l’endométriose, par exemple. Je découvre que c’était une femme en souffrance. Il faut prendre ça en compte. J’ai modifié ma grille de lecture sur le mythe de la folie. Après mon accouchement, j’ai aussi demandé mon dossier médical.

A. P. : Je ne considère plus la maladie comme un seul fait biologique. Le médicament qui s’attaque uniquement au physiologique aura des effets limités si on ne prend pas en compte aussi la cause qui peut être un environnement social défavorable, spécialement envers les femmes. 

*

Mauvais traitements
Pourquoi les femmes sont mal soignées
Delphine Bauer, Ariane Puccini
Éditions du Seuil
299 pages 
18 € 
Ebook :12,99 €.

Si vous souhaitez accéder aux articles en version intégrale, souscrivez à la version abonné de notre site.

Déjà abonné(e) ?

Sélection de livres disponibles dans notre boutique

Cuisiner autrement en hiver
Les clés de l'alimentation santé - L’essentiel à savoir dans votre cas
Mon cahier des Fleurs de Bach
Mon cahier de Baumes aux huiles essentielles