BRF ou la révolution "branchée"

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Le BRF (Bois Raméal Fragmenté) consiste à mélanger du bois encore vivant dans le sol. Très simple, accessible à tous, cette technique restaure en quelques semaines les sols les plus dégradés. Elle ouvre aussi la voie à une agriculture «bio» sans apports d’eau ou d’intrants ni travail de la terre.

Par Emmanuel Thévenon

L’information pourrait sembler anecdotique. L’an dernier, Jacky Dupety, maraîcher à Livernon, dans le Lot, a produit plus d’une tonne de tomates, mais aussi des dizaines de kilos de melons, courges, potimarrons, et des paniers entiers de haricots verts, oignons, cives, fraises, framboises… Sans compter deux hectares de blés rares (rouge de Bordeaux, touzelle et barbu). Des produits charnus et goûteux qu’il vend à un restaurant huppé de la région, ou écoule sur les marchés locaux. Les amateurs apprécient particulièrement ses San Marzano, des tomates siciliennes qu’il fait sécher au feu de bois à 60°C.

«Rien là d’extraordinaire», me direz-vous. Certes. Pourtant, Jacky Dupety est un peu sorcier. Il est le premier à avoir réussi à faire pousser autre chose que des cailloux et des chênes blancs sur le causse de Gramat.
Ici, les conditions climatiques sont particulièrement difficiles : il peut geler en juin et le thermomètre rester bloqué à 40°C à l’ombre plusieurs jours de suite en été. Plus grave encore : si les pluies ne sont pas rares, le sol est incapable de les retenir. Alors, comment fait-il pour que son jardin de 1 000 m2 apparaisse de loin comme une oasis de verdure sur fond d’herbe jaunie ? Le plus étrange, c’est que le maraîcher affirme obtenir ces résultats exceptionnels «en laissant faire la nature». D’ailleurs, il suffit de s’approcher. Sa «terre» ne ressemble pas vraiment à un potager traditionnel tiré au cordeau. Ici, le sol est recouvert des pierres du causse et de débris de bois. Les légumes côtoient les mauvaises herbes et les restes desséchés des cultures précédentes. Pourtant, la bêche s’enfonce toute seule dans le sol meuble. La terre, d’une belle couleur chocolat, est envahie d’un réseau de filaments blancs (des champignons) et de vers en tout genre.

UNE MÉTHODE SIMPLE
En bon agriculteur bio, Jacky exclut tout emploi du moindre produit chimique. Plus étonnant, il ne recourt pas non plus au compost ou aux autres traitements autorisés (purin d’ortie, bouillie bordelaise, cuivre…). Il s’interdit même d’arroser : «C’est tout simplement inutile. Mes plantes ne manifestent aucun signe de stress hydrique.» Il n’intervient pas plus sur les plantes. Il n’ôte pas les «gourmands» sur ses tomates, par exemple, et n’enlève pas la végétation, une fois qu’elle a donné ses fruits. «Surtout ne pas arracher, cela perturberait la structure du sol…» prévient-il.

La botte secrète de Jacky Dupety, c’est le BRF, ou Bois Raméal Fragmenté. La technique a été mise au point au Québec il y a une trentaine d’années par le professeur Gilles Lemieux. Elle vise à reconstituer un sol forestier, très riche en humus. «Ce modèle est stable, autoreproductible, hautement productif, explique Gilles Lemieux, la définition même de la durabilité tant recherchée.» Après tout, la grande majorité des sols agricoles ont été formés par la forêt, avant d’être dégradés par les pratiques humaines. Il s’agit donc d’un juste retour aux sources.

La méthode BRF est simple, pour ne pas dire simpliste : il s’agit de mélanger les premiers centimètres du sol avec des petits morceaux de branches fraîchement coupés. Celles-ci représentent en effet la partie la plus riche de l’arbre. On y retrouve 75 % des minéraux, des acides aminés, des protéines et des catalyseurs. Ensuite, il suffit d’attendre que la nature fasse son travail. La décomposition du bois par des champignons filamenteux attire une foule de micro-organismes : bactéries, protozoaires, algues, collemboles, acariens, annélides, vers et autres insectes. En quelques semaines, se met en place une formidable usine naturelle qui va aérer le sol et l’ameublir. L’écosystème d’une incroyable complexité favorise la rétention d’eau. Le liquide va circuler entre les organismes présents à mesure de leur succession dans la chaîne trophique. Cette intense biodiversité limite l’apparition des mauvaises herbes et l’invasion des ravageurs. Elle constitue également une réserve de nutriments d’une très grande variété dans laquelle chaque plante n’aura plus qu’à puiser en fonction de ses besoins. Inutile donc de travailler le sol, en le retournant par exemple, sous peine de perdre ce trésor enfoui sous terre.

RÉSULTATS STUPÉFIANTS
Le BRF a été expérimenté depuis trente ans sur tous les continents. Il a déjà fait reverdir des sols salés en Australie ou des dunes de sable au Sénégal. Il a permis des augmentations de rendement significatives pour les fraises au Canada, le seigle en Ukraine, le maïs en Côte d’Ivoire et en République Dominicaine, ou encore la luzerne en Belgique. Mais l’essentiel n’est pas là. Tout a été obtenu sans fertilisant ni insecticide sur des sols régénérés et sains. Avec des résultats étonnants. Le journaliste allemand Dirk Böttcher raconte que «Les femmes maliennes étaient confuses à la vue de la récolte abondante, huit fois supérieure à la moyenne habituelle sur les mêmes terres. Elles eurent tôt fait de la qualifier de «magique» au regard de la tradition. Les tomates étaient bien plus grosses, bien plus juteuses et plus parfumées.»

Le BRF constitue une véritable révolution, qui bouscule les certitudes de la plupart des scientifiques : dans cette approche, le sol n’est plus considéré comme un substrat inerte qu’il faudrait stimuler en permanence par l’apport d’intrants, qu’ils soient chimiques ou organiques, mais comme une matière vivante, complexe, capable de s’autoréguler. Le BRF remet en cause un autre dogme que l’on peut résumer ainsi : «Seul le temps (au moins 1 000 ans) peut intégralement restaurer un sol dégradé.» Le BRF parvient en effet au même résultat en quelques mois, au pire en quelques années. Il constitue un espoir extraordinaire pour toutes les régions du monde confrontées à la désertification et à l’érosion.
Sujet d'importance s'il en est, puisqu’aucun pays ne semble échapper au danger d'appauvrissement et de stérilisation de ses terres agricoles, dont dépend pourtant sa sécurité alimentaire.

LE BRF EN PRATIQUE
1) Se procurer des branches de feuillus (les essences traditionnelles de la région) de moins de 7 cm de diamètre. Elles doivent avoir été coupées entre novembre et mars, pendant la période de repos végétatif.
2) Les passer au broyeur (si possible à couteaux) pour obtenir des petits morceaux de bois (l’idéal : 3 à 4 cm de long sur 0,5 d’épaisseur).
3) Aussitôt après, épandre au râteau une couche de 3 cm d’épaisseur de ce broyat sur le sol. Pour 100 m2, cela représente 3 m3 de broyat tirés de 30 m3 de branches.
4) Laisser reposer environ 3 mois, le temps que la terre devienne meuble.
5) Mélanger alors le broyat aux cinq premiers centimètres de terre, en griffant le sol avec, par exemple, un croc à fumier.
6) Semer ou repiquer directement sur le broyat.
7) Attention ! Au bout de deux à quatre semaines selon les régions, vos plants vont passer par une phase difficile : ils jaunissent.
Pas d’inquiétude, c’est normal. Peu de temps après, tout rentrera dans l’ordre.
8) Les rendements sont souvent faibles la première année. Ils seront beaucoup plus conséquents les années suivantes. On peut obtenir de meilleurs rendements la première année en plantant des légumineuses (haricot, pois, lentilles, trèfle, luzerne, sainfoin…) capables de fixer l’azote de l’air.
9) Renouveler les opérations 1-2-3 tous les 5 ans.

OÙ SE PROCURER DES BRANCHES
Dans votre jardin ou celui d’un voisin (attention ! Ne pas mettre de conifères dans votre broyat). Vous pouvez aussi vous rapprocher d’un agriculteur possédant des haies, ou d’une entreprise d’élagage, d’une exploitation forestière, du service des parcs et jardins de votre commune. Ils seront ravis que vous les débarrassiez de leurs branches. Au mieux, ils payent pour les mettre au compost. Au pire, ils les brûlent, relâchant du CO2 dans l’atmosphère.

INFOS
Jacky Dupety : www.fermedupouzat.f
www.ekopedia.fr

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