Davantage d’allergènes dans nos cosmétiques ?

On en connaissait 26. Leur liste pourrait passer à plus de 80 ! Une réévaluation globale des substances allergisantes présentes dans nos cosmétiques a été menée au niveau européen. Une nouvelle réglementation des allergènes se prépare… et beaucoup s’en inquiètent. Explications.
On peut tous être allergique à quelque chose, et éventuellement quelque chose de différent. Celui-ci ne supportera pas les pollens, quand celle-là sera plutôt sensible aux acariens qui se cachent dans la poussière de sa maison…
La liste des 26
La problématique est identique pour les cosmétiques. Un filtre anti-UV chimique (comme l’Octocrylène) provoquera une réaction chez l’un, quand l’autre réagira plus sûrement à un conservateur (comme la Methylisothiazolinone)… pour ne citer que deux substances parmi les plus décriées du moment. Qui pourront par ailleurs être tolérées sans problème par les personnes qui n’y sont pas sensibilisées. Mais certaines, et notamment les fragrances utilisées en parfumerie (ou pour donner une bonne odeur aux soins cosmétiques), sont en quelque sorte considérées comme potentiellement plus allergisantes que d’autres catégories d’ingrédients.
C’est pour limiter les risques de déclencher une allergie au contact d’un cosmétique que la réglementation européenne (ancienne Directive remplacée par l’actuel Règlement) a prévu une obligation de déclaration pour 26 substances de parfumerie.
En clair, dès que l’une d’entre elles est présente à plus de 0,01 % dans les produits à rincer et à plus de 0,001 % dans les produits sans rinçage, elle doit figurer dans la liste des ingrédients (obligatoire sur l’étiquette), même si elle n’est pas utilisée en tant que telle mais est contenue dans un autre ingrédient (une huile essentielle, par exemple). Parmi elles, les Limonene, Linalool, Citronellol, Geraniol, etc.
L’idée n’était pas d’interdire leur utilisation, mais de fournir au consommateur allergique l’information nécessaire pour qu’il puisse éviter les substances auxquelles il est sensibilisé et au contact desquelles son allergie se déclenche.
La grande réévaluation
Cette liste des 26 allergènes dits « étiquetables » avait été mise à jour pour la dernière fois en 2003. Les cas d’allergies aux parfums augmentant, la Commission européenne a demandé à son Comité d’experts scientifiques en charge de la sécurité des consommateurs (CSSC) de réexaminer la question.
En juillet 2012, ce comité a rendu son avis. Avec trois conclusions principales.
- 3 substances ont été considérées comme « non sûres » et les experts recommandent leur interdiction dans les produits cosmétiques. Il s’agit des HICC (Hydroxyisohexyl 3-cyclohexene carboxaldehyde), de l’atranol et du chloroatranol (présentes dans les mousses d’arbre et les mousses de chêne : Evernia prunastri et Evernia furfuracea).
- La présence d’allergènes supplémentaires dans les produits doit être portée à la connaissance des consommateurs. Une nouvelle liste, qui remplacerait celle des 26, pourrait ainsi comprendre plus de 80 composés (des substances chimiques, mais aussi des extraits naturels et des huiles essentielles).
- 12 produits chimiques à molécule simple et 8 extraits naturels ont été répertoriés en tant que substances particulièrement préoccupantes. Pour elles, les experts ont recommandé que des limites de concentration dans les produits cosmétiques soient fixées.
La future réglementation
C’est sur la base de ces conclusions que la Commission européenne a préparé la modification de l’actuelle réglementation.
Elle a retenu les deux premiers points, mais a choisi de ne pas mettre en œuvre le troisième dans l’immédiat, préférant attendre les résultats du projet IDEA. Cet International Dialogue for the Evaluation of Allergens (Dialogue international pour l’évaluation des allergènes) a pour mission une meilleure évaluation des risques liés aux allergènes de parfumerie, et éventuellement la détermination de seuils de concentration qui pourraient être considérés comme sûrs. Un travail qui devrait durer plusieurs années.
Sur les deux premiers points, une consultation publique a été lancée. Une procédure qui a pour but de permettre aux acteurs du secteur de la cosmétique, aux associations de consommateurs, aux professionnels de la santé et aux représentants des États membres de l’Union de faire part à la Commission de leurs remarques, voire de leurs désaccords, ou d’émettre des contre-propositions. Et des désaccords, c’est peu dire qu’il y en a ! Particulièrement, on s’en doute, en provenance de l’industrie cosmétique.
Les allergènes en questions
Beaucoup de questions ont été soulevées depuis le lancement par la Commission de cette consultation (le 14 février dernier). Toutes n’ont pas encore trouvé de réponse définitive.
L’Europe veut-elle interdire certains parfums ?
Interdire les mousses de chêne revient à interdire tous les parfums chyprés, s’indigne l’industrie cosmétique. Les plus grands jus seraient touchés, jusqu’au célébrissime Chanel n° 5 !
Réponse de Bruxelles : « Les services de la Commission ne proposent pas d’interdire un quelconque parfum. Ils proposent d’interdire trois fragrances à fort pouvoir allergisant qui se sont révélées non sûres. Si ces substances allergisantes se trouvent dans un parfum, la formulation de celui-ci devrait être revue et l’allergène interdit remplacé par une autre substance« .
L’Europe veut-elle tuer la cosmétique bio ?
Beaucoup ont interprété la proposition européenne comme une attaque à peine déguisée à l’encontre de la cosmétique naturelle et bio. Utilisant davantage d’huiles essentielles (porteuses de molécules allergènes) que l’industrie conventionnelle, elle serait la première touchée par l’impact de la nouvelle réglementation.
Bruxelles s’en défend, l’association Cosmébio s’inscrit en faux en argumentant que les trois substances qui seraient interdites ne sont pas utilisées en bio. Et il faut noter que, même si les huiles essentielles sont plus largement utilisées dans les cosmétiques biologiques, tant que des seuils de concentration pour certaines substances ne seront pas définis (et ce n’est pas demain la veille), les formules n’auront pas à être revues. Seul, éventuellement, l’emballage devra être corrigé, pour y ajouter la mention des nouveaux allergènes étiquetables.
Comment appliquer une disposition inapplicable ?
Autre question : la mise en œuvre pratique de l’ajout de nombreuses substances dans les listes d’ingrédients… qui pourraient ainsi être considérablement allongées ! Non qu’il y aurait plus d’allergènes qu’avant dans nos cosmétiques, mais que davantage seraient indiqués. Et l’industrie a peur… que le consommateur prenne peur devant des listes interminables, comprenant encore plus de noms chimiques incompréhensibles !
« L’étiquetage des allergènes sur les packagings suppose des listes rallongées, ce qui est un problème pour les petits emballages, et ce qui diminue la lisibilité et l’accessibilité de l’information pour le consommateur », plaident ses représentants. Et de proposer de mettre l’information à disposition plutôt sur les sites Internet des marques, sur des plates-formes virtuelles ou des applications mobiles accessibles après avoir scanné un flash code… enfin, partout mais pas sur l’étiquette, sauf pour les fabricants qui choisiraient cette option. Et éventuellement avec des noms d’ingrédients simplifiés et raccourcis…
À voir ce que la Commission retiendra au final, et ce que le Parlement européen sera amené éventuellement à valider. La consultation publique s’est achevée le 14 mai. La nouvelle réglementation ne devrait pas voir le jour avant la fin de 2014, voire le début de 2015.
Le pourcentage d’ingrédients bio
10 % d’ingrédients issus de l’agriculture biologique… cela suffit pour qu’un cosmétique soit considéré comme « bio » ? Oui, selon les principaux référentiels de la cosmétique naturelle. Et ça s’explique.
Certains cosmétiques dits bio affichent clairement le pourcentage d’ingrédients issus de l’agriculture biologique contenus dans la composition du produit fini, et particulièrement ceux labellisés Cosmébio et/ou Ecocert (les plus nombreux sur le marché). Et quand on considère les chiffres annoncés, on peut parfois être surpris, tant on les trouve faibles. Ces référentiels imposent en effet un minimum de 10 % de matières premières biologiques pour accorder leurs labels. Quoi ? 10 % seulement ? Mais c’est que 10 %, c’est déjà parfois beaucoup…
Les 10 %… et les 90 % restants
Pour bien comprendre, il faut rappeler de quoi est fait un cosmétique. Une grande majorité d’entre eux sont des émulsions, c’est-à-dire une base faite d’un mélange d’eau et de corps gras, agrémentée d’actifs (pour assurer l’action et l’efficacité) et d’additifs (colorants ou parfum pour le plaisir, conservateurs ou antioxydants pour la stabilité et la sécurité).
L’eau peut constituer de 60 % (pour une crème ou un lait) jusqu’à plus de 80 %, voire 90 % du produit (dans le cas d’un gel lavant comme un gel-douche ou un shampooing, ou encore une lotion démaquillante). Or, l’eau, si elle est tout à fait naturelle, n’est pas cultivée selon les principes de l’agriculture biologique, et ne peut donc jamais être qualifiée de bio.
Les 10 % d’ingrédients bio imposés par les référentiels doivent donc se comprendre sur la partie de la formule qui n’est pas faite d’eau, soit de 10 à 40 % du produit fini. À laquelle il faut encore enlever les ingrédients d’origine minérale (poudres comme le talc dans les maquillages, colorants, écrans anti-UV comme les dioxyde de titane ou oxyde de zinc) ou les conservateurs.
Vu comme ça, 10 %, ce n’est déjà pas si mal.
10 %, c’est parfois mieux que 20 % !
Et l’analyse des chiffres ne doit pas s’arrêter là. Parce qu’il faut aussi regarder quels sont ces ingrédients bio qui composent le pourcentage affiché (ils sont indiqués par un astérisque dans la liste des ingrédients, obligatoire sur l’étiquette).
On voit ainsi des cosmétiques labellisés bio qui ne contiennent qu’un seul ingrédient d’origine biologique (sur les 20 à 40 que compte en moyenne la formule) : il suffit de remplacer 10 % d’eau par une eau florale ou un gel d’aloé vera et le tour est joué. On est d’accord, c’est mieux que de l’eau « tout plate », mais… même si par ailleurs, toutes les autres matières premières végétales ne sont pas bio ?
Car on voit aussi des produits où tous les ingrédients qui peuvent l’être (huiles et beurres végétaux, extraits de plantes, huiles essentielles…) sont issus de l’agriculture bio. Ceux-là ne cherchent pas seulement la caution d’un label, ils souscrivent aussi à un engagement biologique global et cohérent.
Lesquels préférez-vous sur votre peau ?
Les 10 % ne sont pas tout
Il faut le dire aussi : considérer un cosmétique sous le seul angle du pourcentage de bio est un peu réducteur. Car le label n’est pas attribué que sur la base de ce chiffre.
Par exemple, Cosmébio exige aussi qu’au minimum 95 % des ingrédients qui composent le produit soient naturels ou d’origine naturelle, et que 95 % du total des ingrédients végétaux soient issus de l’agriculture biologique.
La charte prévoit aussi le respect d’autres principes, comme d’adopter des procédés de transformation et de fabrication non polluants, l’exclusion des matières premières et des conservateurs sujets à controverses écologiques ou sanitaires, la réduction de l’impact environnemental des emballages, le respect de la vie animale et de la biodiversité…
Ajoutons aussi que les référentiels travaillent à leur amélioration et tendent, dans la mesure du possible, à toujours accroître leurs exigences. Ainsi, le COSMOS-Standard (dont, c’est vrai, on attend toujours les premiers signes sur les étiquettes des produits), prévoit de n’accorder sa mention « Organic » qu’aux cosmétiques constitués d’au moins 95 % d’agro-ingrédients physiquement transformés, 20 % du produit fini devant être issu de l’agriculture biologique (sauf pour certains produits comme les shampooings ou les gels-douches ou ceux composés d’au moins 80 % d’ingrédients d’origine minérale pour lesquels la barre reste à 10 %).
