Le renouveau de la phagothérapie

sam, 01/07/2017 - 13:48 -- Lucie Servin
Une pratique ancienne contre les maladies infectieuses

Nous fêtons cette année le centenaire de la découverte des virus capables de détruire les bactéries, appelés bactériophages par un médecin français, Félix d’Hérelle, qui les a isolés en 1917. À l’heure où les antibiotiques ne suffisent plus à guérir les maladies infectieuses, l’utilisation ancienne de ces virus est remise au goût du jour par des médecins et des microbiologistes dans le cadre de la phagothérapie.

Le docteur Alain Dublanchet, médecin microbiologiste spécialisé, maintenant à la retraite, a consacré sa vie à la microbiologie dans un contexte hospitalier. Il a synthétisé son savoir dans un livre accessible, qui met à jour la précédente édition de 2009 pour rendre compte des nouvelles perspectives ouvertes ces dix dernières années.

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Qu’est-ce que la phagothérapie ?
La phagothérapie (ou bactériophagothérapie) existe depuis presque cent ans, et consiste à utiliser des bactériophages (souvent appelés simplement phages) afin de guérir des infections bactériennes. Les phages sont des virus, cent fois plus petits que les bactéries, capables de les infecter et, pour la majorité d’entre eux, de les détruire. Des milliers de phages ont déjà été identifiés, classés en familles selon leurs formes. Il en reste encore de nombreux à découvrir, car, partout où il y a des bactéries, il y a au moins 10 fois plus de phages. Chaque phage est spécialisé pour une bactérie qu’il infecte et il existe un ou des phages pour toutes les bactéries : certains sont spécialisés, par exemple, pour les staphylocoques dorés, d'autres pour les colibacilles ou les entérocoques. La phagothérapie consiste à traiter les infections en inoculant des phages thérapeutiques adéquats cultivés in vitro après avoir été sélectionnés pour attaquer un germe isolé et étudié dans un laboratoire. La phagothérapie est avant tout une médecine de précision.

Si la découverte est aussi ancienne, pourquoi n’est-elle pas plus connue ou utilisée aujourd’hui ?
Il faut revenir aux origines, au début du XXe siècle, quand la phagothérapie a été inventée. Les antibiotiques n’existaient pas encore, mais nous n’avions pas non plus les techniques dont nous disposons aujourd’hui. Les premières préparations de phages, en l’absence de réglementation, dans les années 1930, aux États-Unis, par exemple, ont conduit à mettre sur le marché des produits peu ou pas du tout efficaces, si bien que, quand les antibiotiques sont arrivés, l’empirisme sur lequel s’appuyait l’usage des phages a discrédité la phagothérapie.
Cependant, la phagothérapie a survécu en France et il existait encore, dans les années 1980, dans les Instituts Pasteur de Paris et de Lyon (ce dernier a disparu aujourd’hui), des collections de phages, « des phagothèques ». On pouvait commander auprès de ces laboratoires des préparations de phages thérapeutiques. C’est ainsi que j’ai été initié, car je m’intéressais aux infections ostéo-articulaires qui réagissaient mal à l’antibiothérapie.

Seulement, dès le tournant des années 1990-95, les demandes en phages pour traitement ont beaucoup diminué face au succès de l’antibiothérapie, si bien que, quand ceux qui s’occupaient de cultiver les phages dans les Instituts ont pris leur retraite, les laboratoires ont été fermés purement et simplement, en considérant la pratique obsolète. Les phagothèques – qu’il faudra reconstituer aujourd’hui – ont alors été jetées à la poubelle. Ce mouvement d’abandon ne concerne d’ailleurs pas seulement la France, mais tous les pays occidentaux (Europe et États-Unis), seuls les pays situés à l’est de l’ancien rideau de fer ont continué à produire des phages thérapeutiques, ce qui explique qu’on en trouve encore aujourd’hui en Russie, en Géorgie et en Pologne. Or, à peine dix ans plus tard, dans les années 2000, la résistance aux antibiotiques est devenue problématique, on a vu arriver les bactéries multi-résistantes (BMR) et même hyper-résistantes, ce qui explique aujourd’hui ce renouveau d’intérêt pour la phagothérapie dans notre pays.

Que peuvent les phages contre ces bactéries multi-résistantes (BMR)?
Un jour, un collègue ORL m’a présenté une de ses patientes, une jeune fille qui souffrait d’une otite externe très douloureuse à staphylocoques dorés. Il était très inquiet, car il n’arrivait pas à traiter cette infection au point qu’il fallait endormir la patiente pour l’examiner. Après un rendez-vous, elle a accepté un traitement par des phages. Je lui ai prescrit la préparation russe en gouttes à appliquer matin et soir et, en 48 heures, elle ne souffrait plus.
Cette épreuve quasi expérimentale ne m’a rien appris de ce que je savais déjà, mais m’a conforté dans la nécessité de poursuivre dans cette voie.

La phagothérapie offre-t-elle une alternative à l’antibiothérapie ?
Je n’aime pas trop le mot « alternative », la phagothérapie n’est ni une solution miracle, ni un substitut aux antibiotiques, je préfère l’envisager comme une solution complémentaire. On a montré très tôt, en 1945-46, que si on mettait des petites doses de pénicilline en présence de phages, la synergie multipliait l’efficacité sur le staphylocoque. Cette complémentarité peut inspirer de nouvelles stratégies, de même que les phages peuvent probablement ralentir les phénomènes de résistance aux antibiotiques. Ils peuvent aussi permettre de réutiliser des antibiotiques anciens qui étaient devenus inefficaces en récupérant une activité vis-à-vis de certaines bactéries devenues résistantes.

Y-a-t-il des risques à utiliser les phages ?
Il n’y a pas de risques à utiliser les phages, car nous les côtoyons sans le savoir depuis le début de notre évolution : ils sont dans notre corps, dans notre environnement, dans l’air ou dans l’eau. De plus, leur utilisation est très facile, et nous y sommes très tolérants.
Cependant, si ces virus sont partout dans la nature, il faut distinguer les préparations de phages thérapeutiques. C’est la qualité du prélèvement et des analyses qui déterminent l’efficacité des phages, d’où la nécessité de recréer des collections (phagothèques) et de former des professionnels spécialisés, car les prélèvements, s’ils sont mal faits, peuvent être contaminés par toutes sortes de bactéries omniprésentes en nous et autour de nous.

Quels sont les principaux obstacles à la phagothérapie aujourd’hui et quel sera son avenir ?
Les principaux obstacles à la phagothérapie sont d’ordre structurel, réglementaire et économique. En effet, les phages naturels ne peuvent pas être brevetés. Ils n’intéressent donc pas l’industrie pharmaceutique qui ne désire pas s’engager dans la création de nouvelles phagothèques ni financer les coûts de production et les études expérimentales humaines exigées pour avoir éventuellement le droit de commercialiser un phage médicament qui, financièrement, ne rapportera rien. Il faut se rendre compte que cela représente des dizaines de millions d’euros, c’est le même problème économique que pour la création de nouveaux antibiotiques. C’est, à mon avis, à l’agence du médicament (ANSM) et au ministère public de prendre l’initiative pour une réévaluation de la phagothérapie et sa réintroduction contrôlée.
Mais les phages sont aussi victimes de l’inertie institutionnelle, car ce sont des « bio médicaments », médicaments « intelligents » qui ne répondent pas aux critères stricts qui définissent aujourd’hui les médicaments chimiques « classiques ». Un phage cible une bactérie spécifique et se multiplie à son contact. Il n’est donc pas possible d’établir un traitement comme cela se fait avec une molécule identifiée et mesurable en pharmacologie. Toutefois, les choses évoluent face à la nécessité. Les phages sont déjà utilisés aux États-Unis en prévention de certaines maladies infectieuses, dans l’industrie agroalimentaire, par exemple. On accepte aussi maintenant de soigner les MICI (maladies inflammatoires chroniques de l’intestin) comme la maladie de Crohn ou la colite pseudomembraneuse par transfert, chez des patients, d’un microbiote fécal d’un sujet normal qui contient donc des phages.
J’ai bon espoir pour l’avenir de la phagothérapie.

À LIRE
La phagothérapie, des virus pour combattre les infections. Dr Alain Dublanchet, Éditions Favre. 15 x 23,5 cm - 252 pages - 22 €

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Article paru dans le : 
Rebelle-Santé N° 197

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