Pour nous prémunir du risque de nouvelles pandémies...

...préservons la biodiversité
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« Voir un lien entre la pollution de l’air, la biodiversité et la Covid-19 relève du surréalisme, pas de la science », déclarait Luc Ferry dans L’Express du 30 mars 2020, contredisant ce qu’affirme pourtant la soixantaine de scientifiques du monde entier que Marie-Monique Robin a pu interroger pendant le premier confinement. Son livre La Fabrique des pandémies réunit ces entretiens dans une enquête passionnante qui explique comment la déforestation, l’extension des monocultures, l’élevage industriel et la globalisation favorisent l’émergence et la propagation de nouvelles maladies. Non seulement la pandémie de Sars-CoV-2 était prévisible, mais elle en annonce d’autres.

Marie-Monique Robin est une journaliste d’investigation infatigable. 

Réalisatrice d’une quarantaine de films documentaires, elle s’intéresse depuis près de vingt ans aux problématiques liées à la santé et à l’environnement, alertant sur les dangers des produits et des pratiques de l’industrie agro-alimentaire (Chronique d’une mort annoncée, Le Monde selon Monsanto, Notre Poison quotidien) ou mettant en lumière les solutions concrètes (Qu’est-ce qu’on attend ? Les moissons du futur). 

Au plus près de l’actualité, son dernier livre, qui annonce un nouveau film, donne les clés pour comprendre la crise sanitaire et en tirer les leçons d’urgence. Car le meilleur antidote contre les virus consiste à protéger les écosystèmes et lutter contre le dérèglement climatique.

Rebelle-Santé : Vous avez entrepris La Fabrique des pandémies dès les premiers signaux d’alerte pandémique en menant des entretiens entre mars et juillet 2020 auprès de nombreux scientifiques. Quelle était votre ambition ?

*Marie-Monique Robin  : J’ai d’abord été interpellée par l’article de David Quammen dans le New York Times, intitulé « We made the coronavirus epidemic » qui faisait directement le lien entre les pertes de la biodiversité et ce nouveau virus. Même si je travaille depuis longtemps sur ces questions, ce lien n’est pas évident d’emblée. Je me suis donc rapprochée de Serge Morand, parasitologue et chercheur du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) en Thaïlande, qui a rédigé la préface et les encadrés pédagogiques du livre. Il m’a encouragée à faire une enquête comme celle que j’avais faite pour Le Monde selon Monsanto. D’habitude, je fais mes livres en complément d’un film. Le confinement a changé la donne. En menant les entretiens par skype, j’ai pu communiquer avec soixante-deux scientifiques, hommes et femmes, venus des cinq continents, qui travaillent dans des disciplines très variées (virologues, médecins, biologistes, vétérinaires, épidémiologistes…). Tous se revendiquent de « l’écologie de la santé ». Ils ont en commun de tirer la sonnette d’alarme depuis des décennies et de considérer que la meilleure manière de se prémunir contre les épidémies, c’est la préservation de la biodiversité. 

Quel est le lien entre l’épidémie de coronavirus et la perte de biodiversité ?

Même si nous n’avons pas encore identifié l’animal par lequel le virus a été transmis à l’humain, il est établi que la Covid-19 est une zoonose, une maladie provoquée par un agent pathogène transmis par la faune sauvage aux humains. 

Dans le cas du Sars-CoV-2, l’espèce réservoir est très probablement une chauve-souris. Les doutes subsistent sur l’espèce intermédiaire ; en général, ce sont des animaux sauvages, comme la civette masquée pour le Sars en 2003, ou des animaux domestiques comme le cochon, qui partage 95 % de gènes avec nous. Des centaines d’études décrivent ce phénomène. Elles montrent que le premier facteur d’émergence de ces nouveaux virus est la déforestation qui conduit à la destruction des habitats naturels : en premier lieu, les forêts primaires tropicales d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est, qui concentrent les plus grands foyers de biodiversité et donc d’agents pathogènes potentiels. 

Or, la destruction de ces forêts ne conduit pas à la destruction de ces agents pathogènes. C’est tout l’inverse qui se produit : les agents pathogènes qui sont hébergés dans des réservoirs animaux, comme les rongeurs, les primates, les chauves-souris et certaines espèces d’oiseaux, s’adaptent et se diffusent à travers d'autres espèces en faisant émerger de nouvelles maladies. La biodiversité, qui est le pilier d’un écosystème équilibré, maintient l’activité des agents pathogènes à bas bruit. C’est ce que les scientifiques appellent « l’effet dilution ».

Comment ça marche ?

Ça peut paraître contre-intuitif au premier abord. Le mécanisme a été mis au jour par un couple de chercheurs américains qui ont travaillé sur la maladie de Lyme, en forte progression aux États-Unis. En effet, la bactérie responsable de cette maladie existe depuis des millénaires. Elle est transmise à l’humain par des tiques infectées. 

Or, ces chercheurs ont montré que l’espèce réservoir de la Borrelia burgdorferi était la souris à pattes blanches, une « espèce généraliste » qui se reproduit vite et s’adapte aux environnements les plus dégradés, au détriment d’« espèces spécialistes » qui sont associées à des niches écologiques et disparaissent avec la destruction des écosystèmes. 

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Nous dépendons intimement de la biodiversité pour vivre. C’est très concret. Il existe des mécanismes bien réels. Si on perturbe les écosystèmes, on se met en danger.

Comment d’un virus émergent arrive-t-on à une pandémie ?

Ce n’est évidemment pas parce qu’un virus sort du bois qu’il y a obligatoirement une pandémie. Pour que le virus d’une chauve-souris s’adapte aux humains, il faut des intermédiaires, des ponts épidémiologiques et qu’ensuite le virus circule. La déforestation crée des territoires d’émergence, il existe ensuite des facteurs d’amplification liés à l’élevage intensif, l’urbanisation et la globalisation. 

« L’épidémie de coronavirus était non seulement prévisible mais prévue ». Pourquoi ?

D’après l’OMS, dans les années 1970, une nouvelle pathologie infectieuse était découverte tous les dix à quinze ans. On est passé, au début des années 2000, à cinq émergences par an. Les scientifiques identifient les territoires d’émergence en fonction des différents facteurs que sont la déforestation, la densité de population, la climatologie... Les analyses de Serge Morand montrent ainsi que les cartes de la déforestation, de l’extinction des espèces et des risques épidémiologiques se superposent. C’est, en toute logique, quand on détruit les zones où la biodiversité est la plus dense, qu’y apparaissent les foyers infectieux. Si bien qu’en septembre 2019, comme en témoigne Rodolphe Gozlan, chercheur de l’IRD (Institut de recherche pour le développement) en Guyane, deux lieux d’émergence potentiels avaient été identifiés à Wuhan en Chine et dans une région de l’Ouganda.

Faut-il donc s’attendre à une « épidémie des pandémies » ?

Tout à fait. Le processus de déforestation accélère la dégradation des écosystèmes qui est concomitante de la dégradation du climat. Cette accélération décuple les risques. C’est ce que montre le biologiste Daniel Brooks avec « le paradigme de Stockholm », qui rompt avec la théorie dominante selon laquelle l’association hôte-pathogène serait tellement stable qu’elle rendrait l’émergence de nouvelles maladies improbable. Or, dans une période de grands bouleversements écologiques, ces agents pathogènes retrouveraient la capacité de s’adapter à de nouveaux hôtes plus rapidement. Nous devons arrêter de créer des territoires d’émergence pour ces nouveaux virus, en détruisant les forêts et en perturbant les équilibres. Nous n’avons pas le choix.

Le pangolin ne semble pas être l’hôte intermédiaire du Sars-CoV-2 comme l’explique la biologiste Alice Latinne, spécialiste des coronavirus. Nous n’en connaissons toujours pas l’origine ?

Pour l’heure, nous ne savons pas quel fut l’animal intermédiaire qui a permis à ce coronavirus issu d’une chauve-souris de coloniser la planète. On ne peut pas non plus totalement exclure que le virus ne provienne du laboratoire P4 de la ville de Wuhan, d’où est partie l’épidémie. Sur le fond, cela ne change rien. Ces laboratoires P4 ont été créés pour répondre aux risques d’émergence, comme l’explique le virologue Gaël Maganga, spécialiste des virus des chauves-souris, qui travaille dans un P4 à Franceville au Gabon.

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En 1997, les chauves-souris, chassées de Bornéo par la déforestation, ont mangé les mangues de vergers proches des mégafermes de porcs, contaminant les animaux, puis les ouvriers agricoles, puis les employés de l'abattoir... 

Les scientifiques établissent aussi un lien entre les maladies chroniques non transmissibles et la perte de biodiversité. Quel est le rapport avec la pandémie actuelle ?

D’autres études américaines font le même constat sur des enfants élevés dans des fermes bio au contact du bétail, du foin et du lait non pasteurisé. On sait que le microbiote se construit entre 0 et 2 ans, c’est pourquoi il est impératif de mettre les enfants dès leur plus jeune âge aux contacts des « old friends », les vieux amis des humains, tous ces microbes qui permettent de développer le système immunitaire.

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L’excès d’hygiène et la standardisation de l’alimentation ont créé de nouvelles pathologies, comme les allergies, le diabète et l’obésité, qui sont liés à des désordres du système immunitaire et à des réactions inflammatoires excessives. Or, ce sont ces mêmes désordres qui constituent les facteurs de comorbidité de la Covid-19. Ce que les scientifiques appellent « l’hypothèse de la biodiversité » pourrait aider à comprendre pourquoi des communautés rurales africaines ou asiatiques développent moins de formes graves face au coronavirus. De même, l’épidémiologiste André Garcia montre que les helminthes, ces vers intestinaux omniprésents en Afrique, peuvent aussi inhiber des réactions inflammatoires et allergiques s’ils sont présents à bas bruit.

Une science au service des intérêts de l’humanité implique aussi un changement de paradigme au niveau politique ?

Tous les scientifiques que j’ai interrogés ne s’en cachent pas. Ils sont déprimés et très inquiets. Nous sommes tous embarqués à bord du Titanic. Alors que les « climato-sceptiques » ont presque totalement disparu, on voit apparaître « les biodiv-sceptiques ». Il y a un vrai travail à faire pour ériger la cause de la biodiversité au même niveau que celle du climat. Sir Andrew Haines, un éminent épidémiologiste, qui a développé le concept de « santé planétaire » (Planetary Health) en 2015 et qui dirigeait l’école de médecine tropicale à Londres, explique que la question d’une politique de droite ou de gauche est devenue obsolète. On est rentré dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène n’est pas l’holocène et on doit changer tous les logiciels, y compris politiques, pour rassembler l’humanité autour de valeurs que sont la protection de la biodiversité et la diminution des inégalités. Plus que la pression démographique, c’est la pauvreté qui est au cœur de la problématique pour tous ces scientifiques.

Quels sont les impacts de la pauvreté sur l’environnement ?

La population mondiale a doublé en cinquante ans pour atteindre les 7,8 milliards d’humains, mais 28 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité la plus pauvre. Nous avons construit une mondialisation sur un modèle économique fondé sur des profits illimités. Or, la menace est réelle. 

Ce livre est-il un appel à la mobilisation citoyenne ?

La crise que nous vivons est très angoissante, et je pense que les explications des scientifiques viennent remettre de la cohérence face au grand désordre mondial. Une fois les causes identifiées, tout redevient logique et nous avons de nouveau les moyens d’agir en adoptant des mesures « win, win, win », comme disent les anglophones : bonnes pour la santé, le climat et la biodiversité. Cette pandémie nous a montré que nous avons besoin des autres pour vivre. Nous devons aussi repenser les services publics. Un virus qui tue 0,1 % de la population ne devrait pas pouvoir mettre une économie par terre. Encore faut-il avoir suffisamment de lits en réanimation.

Vous restez optimiste ?

J’ai l’habitude de dire : gardons le pessimisme pour des jours meilleurs ! Même si je suis évidemment prise de doutes, et plus ça va, plus j’en ai, parce que ça s’accélère vraiment, il y a des points de bascule irréversibles qu’on est en train de franchir allègrement. Mais je n’ai pas d’autre choix que d’espérer et de continuer à informer pour que les gens puissent agir de manière consciente et éclairée. La crise que nous connaissons est plus qu’une crise sanitaire, c’est une crise générale du soin. Tous les signaux sont au rouge et il faut impérativement réapprendre à prendre soin des humains, des animaux, de la nature. Si on ne le fait pas, nous sommes condamnés à disparaître, et nous préparons un avenir violent pour nos enfants.

La Fabrique des pandémies
Marie-Monique Robin, préface de Serge Morand, 
Editions La Découverte, 250 pages, 20 € (Ebook : 12,99 €) 

Soutenez le film La Fabrique des pandémies

Un film documentaire prolongera le livre. Tous les instituts de recherche de France sont partenaires ainsi que des ONG. Il sera tourné en Asie, en Afrique et en Amérique avec la comédienne Juliette Binoche et réunira une vingtaine de scientifiques du monde entier. Un appel à souscription a été lancé. La première diffusion est prévue le 22 mai 2022, à l’occasion de la journée internationale de la biodiversité, avec la promesse, à terme, d’une accessibilité gratuite et en ligne dans les 8 langues de l’Unesco. 

www.m2rfilms.com/la-fabrique-des-pandemies

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