Agrocarburants : l’arnaque écologique ?

Les carburants d’origine agricole connaissent un développement sans précédent. Sont-ils pour autant aussi écologiques que leurs partisans le prétendent ? Pas si sûr…
En quelques mois, les agrocarburants ont fait une percée très remarquée. L’Union européenne prévoit que ces combustibles couvriront 5,75 % des besoins en carburants routiers en 2010 (7% en France) et 20% en 2020. Le rythme est encore plus soutenu aux États-Unis. La Maison Blanche s’est engagée à substituer, d’ici 2017, 20 % du pétrole utilisé par le pays par de l’éthanol tiré du maïs. Au Brésil, où l’éthanol produit à partir de canne à sucre est utilisé depuis 1925, les biocarburants représentent 40 % de la consommation d’essence du pays. D’ici 2030, estime l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), la production mondiale de « carburants verts » devrait être multipliée cinq à sept fois. Avec une star : le palmier à huile. Ses fruits produisent à l’hectare 10 fois plus d’huile que le soja ! Produite en Asie à des prix défiant toute concurrence, cette énergie devrait surtout alimenter les moteurs… occidentaux.
Selon leurs partisans, les agrocarburants cumulent les vertus : ils participent à la lutte contre le réchauffement climatique, ils offrent de nouveaux débouchés aux agriculteurs et de réelles opportunités économiques pour les pays du Sud.
De « bio » en « agro »
Pourtant, les agrocarburants ne font pas l’unanimité. Des économistes s’alarment de leur développement rapide au détriment des cultures alimentaires. Au Mexique, par exemple, la farine de maïs, qui sert à confectionner les tortillas, l’aliment de base des plus pauvres, a vu son prix doubler en raison de l’augmentation des surfaces de maïs dédiées à la fabrication de carburant. Plus globalement, affirme un rapport récent de la FAO et l’OCDE, cette concurrence territoriale va se traduire par une hausse des prix mondiaux de nombreux produits agricoles.
Les organisations de défense de l’environnement récusent quant à elles le caractère écologique de ces combustibles. D’ailleurs, vous l’avez remarqué, le terme « agrocarburant » a pris le pas sur celui de « biocarburant » jusque-là employé. Les ONG relativisent le principal argument des tenants des carburants d’origine végétale selon lequel la quantité de CO2 que ce combustible produit lorsqu’il est brûlé est équilibrée par la quantité absorbée pendant la croissance des plantes. « Comment expliquer alors que le Brésil reste le 4ème plus gros producteur d’émissions de carbone au monde, malgré son rôle dominant dans les biocarburants ? » s’étonne Daniel Howden dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian. La réponse est simple : l’expansion de la canne à sucre et du soja pousse les élevages vers l’Amazonie, aggravant les menaces de déforestation. Outre une perte définitive de diversité biologique, la coupe de bois tropicaux est à l’origine du largage massif de CO2 dans l’atmosphère. Au niveau mondial, la destruction des forêts produit davantage de CO2 (25 %) que les transports (14 %) ! En Asie, l’avancée des plantations de palmiers à huile est si rapide qu’elle signe la mort annoncée de la forêt tropicale.
Résultats limités
Mais ce n’est pas tout. Dans une étude parue dans la revue Bioscience, des chercheurs de l’Université d’État de Washington expliquent que la filière éthanol à partir de canne à sucre réduit la biodiversité et augmente l’érosion du sol. Elle consomme en outre de grandes quantités d’eau, notamment pour le nettoyage des cannes (près de 4 000 litres par tonne). Aux États-Unis comme en Europe, les cultures intensives de maïs, de blé, de soja ou de betteraves nécessitent l’aide massive de carburants fossiles sous la forme de fertilisants, de pesticides et d’essence pour les équipements agricoles. Tous ces intrants ne sont pas sans impact sur la pollution des eaux et de l’air, et provoquent l’épuisement rapide des sols. Enfin, la demande grandissante d’agrocarburants ouvre des possibilités supplémentaires pour le développement très controversé (pour ne pas dire plus) des cultures transgéniques.
Même l’efficacité énergétique des carburants à base de biomasse est contestée. Tout dépend du produit utilisé et de sa localisation mais aussi de la filière choisie et de la valorisation effective des coproduits. Selon le Réseau Action Climat, dans une étude publiée en mai 2006, les résultats de la filière éthanol présentent en France une économie énergétique limitée, très relative pour l’ETBE (Ethyl tertio butyle éther), voire négative pour l’éthanol de blé, et permettent quelques économies de Gaz à Effet de Serre (GES)… à condition de valoriser les coproduits. Ainsi, l’agrodiesel tiré du colza ou du tournesol ne devient intéressant qu’à condition de trouver des débouchés pour les tourteaux. Problème : ces coproduits servent notamment à nourrir les animaux, gros producteurs de GES. La production d’un kilo de viande de bœuf entraînerait, selon une étude japonaise, une émission de GES équivalent à 36,4 kg de CO2, soit autant qu’une voiture européenne tous les 250 kilomètres !
L’urgence est ailleurs
Les scientifiques David Pimentel et Tad Patzek de l’université de Cornell et de Berkeley vont encore plus loin. Ils estiment « qu’il n’y a aucun bénéfice énergétique à utiliser la biomasse des plantes pour fabriquer du carburant ». Selon leurs travaux, la fabrication d’éthanol à partir de maïs exigerait en effet 29 % d’énergie de plus que celle que l’éthanol peut produire comme carburant, et celle du bois 57 % de plus. Les résultats du biodiesel apparaissent du même ordre avec un besoin en énergie pour le produire 27 % plus important que l’énergie dégagée en tant que carburant pour le soja, et 118 % pour le tournesol.
Enfin, la combustion de l’éthanol favorise la formation d’ozone atmosphérique qui peut être à l’origine d’une augmentation des cas d’asthme et d’un affaiblissement du système immunitaire. « Au final, explique Mark Jacobson, de l’université de Stanford, l’incidence des cancers liés à l’E85 [85 % d’éthanol pour 15 % d’essence] serait similaire à ceux liés à l’essence ».
Les agrocarburants seraient-ils donc à bannir ?
Presque. Seul reste intéressant le recours à l’huile végétale pure (HVP). Bref, l’huile de colza, de tournesol, d’olive… (mais aussi de palme) que vous utilisez dans votre cuisine. Outre un grand pouvoir calorifique, et un rendement énergétique élevé, l’HVP ne contribue pas à l’effet de serre si la culture est menée de manière extensive (et sans déforestation bien entendu !) et si elle n’est pas achetée à l’autre bout de la planète. Après récolte, les graines sont pressées à froid et l’huile simplement filtrée, sans subir aucune autre transformation. L’HVP ne cause pas de dégâts en cas de fuite accidentelle. Difficilement inflammable et non explosive, elle ne produit pas de soufre, émet très peu de suies et de produits polluants. À une exception notable : sa combustion produirait de l’acroléine, produit hautement cancérigène. Autre inconvénient : elle demande une adaptation de la motorisation diesel pour être tout à fait efficace (mais c’est aussi le cas pour l’E85). Sans être interdite en France, elle est surtout utilisée en Allemagne avec le moteur Elsbett, qui lui convient particulièrement.
De toute façon, quel que soit l’intérêt (relatif) des biocarburants, leur usage ne pourra jamais couvrir plus de 15 à 20 % maximum des besoins actuels de la planète en carburants, compétition avec les cultures agroalimentaires oblige. L’urgence est donc ailleurs. Dans la nécessité absolue d’économiser les 80 à 85 % restants. Bref, d’apprendre la sobriété en remettant en question notre mode de développement.
Le rendement des agrocarburants
| CULTURES | AGRODIESEL – LITRES/HECTARE |
| Soja (nord) | 446 |
| Soja (sud) | 900 |
| Tournesol | 952 |
| Colza | 1 190 |
| Jatropha (1) | 1 892 |
| Huile de palme | 5 950 |
| Algues | 47 500 |
(1) Le jatropha est un arbuste des zones arides
| CULTURES | ETHANOL – LITRES D’ESSENCE ÉQUIVALENT/HECTARE (1) |
| Blé | 2 300 |
| Maïs | 3 000 |
| Betterave à sucre | 5 000 |
| Canne à sucre | 6 000 |
(1) L’éthanol contient 66 % de la valeur énergétique de l’essence (sources : Wikipedia et Alternatives Économiques)
La 2ème génération sera-t-elle plus verte ?
Conduire ou manger ? Aujourd’hui, il faut choisir. Mais demain ? Les adeptes des agrocarburants assurent que la 2ème génération balaiera une grande partie des problèmes actuels.
Les combustibles sont produits à partir de la lignocellulose (le « tissu de soutien » des tiges, troncs, feuilles…) d’espèces non destinées à l’alimentation. Miscanthus, panic érigé, triticale, luzerne, fétuque… sont en bonne position, mais aussi les taillis à courte rotation (peupliers, eucalyptus…), les déchets agricoles comme la paille, et surtout la culture de micro-algues, 30 à 100 fois plus efficaces que les oléagineux terrestres. Tous demandent a priori moins d’intrants pour se développer. Bref, le bonheur. Mais rien n’est prévu avant 2015. En voyant large. Car, jusqu’à présent, l’éthanol issu de la cellulose n’a démontré aucune réduction d’émission de carbone…
