Alun : le naturel est-il si sûr ?

À l’heure où de plus en plus de consommateurs cherchent des alternatives aux sels d’aluminium qui font l’efficacité des déodorants antitranspirants, beaucoup se tournent vers les solutions naturelles, et particulièrement vers la pierre d’alun. Mais elle aussi fait l’objet de doutes concernant son innocuité…
« Attention, mettent en garde de plus en plus de scientifiques, ce n’est pas parce que la pierre d’alun est une substance naturelle qu’elle ne possède pas les propriétés des sels d’aluminium utilisés en cosmétique ».
« L’alun minéral (naturel) est utilisé depuis l’Antiquité et il est prouvé qu’il est inoffensif », rétorquent les fabricants de pierre d’alun. « C’est l’alun synthétique qu’il faut éviter ».
Qui croire ? Le débat fait rage et les consommateurs s’inquiètent, à juste titre. Vous avez été nombreux à faire part de vos inquiétudes à Rebelle-Santé. Voici, avec une revue des arguments des uns et des autres, les éléments de réponse disponibles à ce jour.
L’alun, un autre sel d’aluminium
On trouve sur le marché deux types de pierres d’alun.
- La pierre d’alun naturelle est extraite de carrières rocheuses de schiste alunifère. Du point de vue chimique, c’est un sulfate double d’aluminium et de potassium, c’est-à-dire un mélange de sels de potassium et de sels d’aluminium.
Dans les listes d’ingrédients des produits cosmétiques, elle est désignée par le terme : Potassium alum.
- La pierre d’alun recréée par synthèse, elle, est fabriquée à partir de sels d’ammonium et de sels d’aluminium. Son appellation officielle est : Ammonium alum.
Le répertoire officiel des ingrédients cosmétiques attribue à l’une comme à l’autre des propriétés astringentes, ce qui signifie qu’elles ont la capacité de resserrer les pores de la peau pour limiter la transpiration. C’est, il faut le rappeler, une propriété commune également à tous les sels d’aluminium synthétiques utilisés dans les antitranspirants. L’Ammonium alum est de plus classée dans les antiperspirants.
Qu’elle soit naturelle ou synthétique, la pierre d’alun contient donc bien des sels d’aluminium. Et il faut souligner au passage que les mentions « Sans aluminium » ou « Sans sels d’aluminium », présentes sur les étiquettes des produits contenant de l’alun, sont, à ce titre, mensongères. Seule la mention « Sans chlorohydrate d’aluminium » peut être considérée comme exacte, en ce sens qu’elle exclut un seul sel d’aluminium synthétique, qui effectivement n’est pas présent dans l’alun.
Une utilisation ancestrale
Les partisans de la pierre d’alun évoquent souvent le fait qu’elle est connue et utilisée depuis l’Antiquité pour en conclure à sa sécurité d’emploi.
C’est sûrement l’argument qui tient le moins bien à l’examen. On connaît en effet bien des substances qui ont connu un usage cosmétique durant des millénaires… et que personne ne tolérerait plus aujourd’hui en raison de leur toxicité. Citons, par exemple (et toutes proportions gardées, bien sûr), le blanc de céruse, ce colorant que les Romaines utilisaient déjà pour blanchir leur teint et qui a fait partie de la trousse de toilette des femmes de la haute société jusqu’aux abords du XIXe siècle. Même si on suspectait les effets toxiques de ce carbonate de plomb depuis le XVIe siècle… Non, un usage traditionnel n’est pas forcément une garantie… en tout cas pas opposable aux données que la science peut réunir aujourd’hui, ni aux critères de sécurité exigeants qui sont de mise aujourd’hui en cosmétique.
L’alun sur la peau
Le principal problème posé par les sels d’aluminium est leur faculté à traverser la barrière cutanée et à pénétrer dans l’organisme, où leur potentiel toxique peut éventuellement s’exprimer.
Qu’en est-il de ceux qui sont présents dans la pierre d’alun ?
Pour ses défenseurs, si elle est naturelle, sa structure moléculaire chimiquement très stable et sa charge ionique négative font qu’elle ne peut être absorbée par les cellules de la peau. Elle serait donc inerte, et inoffensive pour la santé humaine.
Ce que conteste une équipe de chercheurs français*, en détaillant les processus chimiques qui s’opèrent une fois l’alun appliqué sur la peau.
* Pr. Roger Deloncle (Faculté de pharmacie de Tours), Dr. Olivier Guillard (Faculté de médecine et de pharmacie de Poitiers), Pr. Alain Pineau (Faculté de pharmacie de Nantes) et Pr. Bernard Fauconneau (Faculté de médecine et de pharmacie de Poitiers).
Voici leur démonstration :
- L’alun en présence d’eau
Si les aluns restent en milieu totalement anhydre (qui ne contient pas d’eau), ce qui serait le cas pour de la pierre d’alun déposée sur une peau parfaitement sèche, il ne se passe pratiquement rien car le pH de la peau (environ 6,5) est très voisin de la neutralité.
Mais quand on met les aluns en présence d’eau, ceux-ci vont se dissoudre et libérer en solution respectivement tous les différents ions qui les composent. À savoir, pour ce qui concerne la pierre d’alun ordinaire (ou naturelle), des ions aluminium Al3+, des ions potassium K+ et des ions sulfate SO4–.
- L’alun en présence de la sueur
La sueur est constituée principalement d’eau, de quelques minéraux, de lactate et d’urée. Le pH de la sueur, légèrement acide, varie de 3,8 à 6,5.
Que se passe-t-il si on applique de l’alun sur une peau humidifiée par de la sueur, ce qui est généralement le cas quand on l’utilise en guise de déodorant ? Les ions aluminium de la pierre d’alun vont réagir avec l’eau présente in situ (celle de la sueur) et passer en solution. Compte tenu du pH du milieu (entre 3,8 et 6,5) qui n’est pas assez acide pour les maintenir à l’état d’ion aluminium Al3+, ils vont alors subir une hydrolyse : l’aluminium va précipiter à l’état d’hydroxyde d’aluminium Al(OH)3.
- L’alun et le passage transcutané
Au pH de la peau humidifiée de sueur, on se trouve donc dans des conditions favorables à la précipitation de l’hydroxyde d’aluminium Al(OH)3, qui va pouvoir former un bouchon et obturer les pores, bloquant ainsi la transpiration. La sueur va alors se retrouver bloquée contre ce bouchon d’hydroxyde d’aluminium.
La sueur est plus acide que le bouchon (pH compris entre 3,8 et 6,5) mais surtout contient des ions lactate dont la présence va entraîner une dissolution partielle du bouchon d’hydroxyde d’aluminium par formation de lactate d’aluminium qui est un complexe soluble. Il va en résulter une diffusion des ions aluminium dans le fluide intercellulaire et un mouvement de la surface de la peau vers l’intérieur du corps : ils sont bien susceptibles de traverser la peau.
- Conclusion de ces chercheurs : la pierre d’alun naturelle présente potentiellement les mêmes risques de toxicité que tous les sels d’aluminium. Une conclusion qui s’étend évidemment, et peut-être davantage encore puisqu’elle est réputée plus instable, à la pierre d’alun synthétique.
Aluminium : quel passage transcutané ?
On en revient donc à la question de l’évaluation du niveau d’aluminium susceptible de pénétrer à l’intérieur de l’organisme.
Comme pour les sels d’aluminium synthétiques, on ne dispose que de très peu d’études sur ce point pour la pierre d’alun. Et aucune n’est réellement probante, certaines ayant été effectuées sur des extraits de peau totalement sèche, d’autres sur des extraits de peau humidifiée, mais sans que les conditions d’une humidification par de la sueur (avec son pH particulier et ses ions lactate) n’aient été reproduites, la plupart ayant été menées à l’initiative de fabricants de produits cosmétiques ou de façonniers producteurs de pierres d’alun.
On ne peut donc qu’extrapoler les conclusions tirées pour les sels d’aluminium, à savoir et pour résumer : si pénétration il y a, et en l’absence de lésions de la peau dues au rasage ou à l’épilation qui facilitent le passage, elle ne concerne que des quantités infimes d’aluminium… bien moins importantes que celles auxquelles chacun est exposé chaque jour via l’alimentation, la boisson ou les médicaments.
En clair : si le danger existe, il ne semble pas bien grand.
L’alun et le principe de précaution
Il n’en reste pas moins que le doute sur le caractère totalement inoffensif de la pierre d’alun existe bel et bien.
Il a déjà été pris en compte, par exemple par la chaîne de magasins Biocoop, qui, en attendant une position scientifique unanime ou des preuves d’innocuité indiscutables, a préféré suspendre les achats et les ventes des produits contenant de l’alun.
La question a évidemment également mobilisé les principaux acteurs de la cosmétique biologique, et particulièrement Ecocert (l’organisme certificateur) et Cosmébio (l’Association professionnelle de cosmétique écologique et biologique), dont les logos sont apposés sur de nombreuses pierres d’alun.
En avril dernier, quand la polémique a refait la Une de l’actualité, ces deux organismes ont entrepris parallèlement d’élaborer une argumentation de défense. Pour Ecocert, en menant des « investigations sur tous les ingrédients naturels qui pourraient contenir de l’aluminium dont l’alun, et sur les conséquences éventuelles de leur utilisation » ; pour Cosmébio, en réalisant une étude des données disponibles sur le sujet. On attend, pour l’un comme l’autre, la communication de leurs conclusions.
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