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Les sympathisants

Épisode 5

Résumé : Les associations de Sympathisants deviennent plus nombreuses et commencent à se fédérer.

Retrouvez les épisodes précédents en libre accès sur le site rebelle-sante.com

Semaine nationale de la Sympathie
Chapitre 8

La jeune fille étale, à l’aide d’un petit rouleau, de la cire tiède sur la jambe de Marie. Ensuite, elle y applique rapidement une petite bande de tissu et tire d’un coup sec. Puis très vite, elle pose à nouveau la bandelette sur la cire et renouvelle l’opération plusieurs fois. La cire déjà collée à la bande adhère à celle qui reste sur la jambe, et l’emporte avec elle. Pendant tout ce temps, Marie reste muette, et tend la peau de sa jambe avec ses deux mains pour que cela fasse moins mal.

– Vous pouvez respirer, dit la jeune fille en souriant.

Marie sourit à son tour et décide d’aborder le sujet qui lui occupe beaucoup l’esprit en ce moment.

– J’ai entendu dire qu’il existait des épilations sympathiques, demande-t-elle. C’est vrai ?

– Oui, ça s’est fait ici dans les débuts de la Sympathie, je n’étais pas encore là… Mettez-vous sur le ventre pour faire l’arrière de la jambe. Comme ça. Encore un peu de courage… Vous savez, la Sympathie est toujours bénévole. Ça ne plaisait pas à tout le monde que des gens puissent gagner de l’argent pour souffrir à la place des femmes qui venaient se faire belles. Ça se fait dans certains pays où la Sympathie n’est pas réglementée. Ce sont souvent des gens très pauvres qui font ça.

Derrière la jambe, juste sous le genou, cela fait particulièrement mal. Marie respire profondément en pensant qu’elle accepterait volontiers en ce moment l’aide d’un Sympathisant, quitte à payer plus cher.

– Ici, poursuit l’esthéticienne, j’ai vu une adolescente de quatorze ans accompagner sa mère pour voir ce que ça faisait. Mais bon, ce n’est pas pareil. Après dix minutes encore de supplice, durant lesquelles Marie n’a pas manqué de penser à l’adage idiot que lui répétait souvent sa grand-mère, “Il faut souffrir pour être belle”, sa tortionnaire lui passe sur les jambes une crème apaisante au parfum mentholé, en lui annonçant que c’est fini.

Marie ne remet pas le jean qu’elle portait en arrivant. Elle le range tout au fond de son sac et enfile avec délectation la jupe très, très courte qu’elle avait apportée et qu’elle peut arborer fièrement maintenant, pour aller payer à la caisse et quitter le salon de beauté sous les regards désapprobateurs des dames distinguées qui s’y trouvent.

Un peu plus tard, assise à une petite table ronde à une terrasse, seule devant son diabolo kiwi, Marie sourit aux anges. Elle a deux raisons d’être heureuse : elle est riche et amoureuse. Ils ne sont pas encore ensemble mais presque ; c’est le moment le plus excitant d’une relation. En plus, elle vient de recevoir sa fiche de paye, grossie de tous les extras qu’elle a faits ce mois-ci – des nuits – et, d’après ses calculs, elle va pouvoir payer toutes les factures en retard. Il lui restera même de l’argent.

C’est le printemps, elle a envie d’être belle. Que va-t- elle faire maintenant ? Elle hésite entre une manucure et des soins du visage avec le maquillage et tout.

Chapitre 9

Cette fois, Véronique repart avec un aérosol. Elle ne connaissait pas ce genre d’appareil et imaginait un flacon pulvérisateur. Mais voilà qu’elle sort de la pharmacie avec plusieurs boîtes de médicaments, un masque, des tuyaux, et un lourd appareil qui ressemble à une batterie de voiture. Leslie semble ravie. Tout ça pour elle ! Ça y est, on prend sa maladie au sérieux ! Le docteur a dit qu’il fallait faire le traitement matin et soir. En attendant, il va falloir rentrer en bus avec tout ce matériel. À cause de la circulation, et parce qu’elle aime marcher, Véronique ne prend jamais sa voiture pour aller en centre-ville, mais pour une fois, ça n’aurait peut-être pas été inutile. Il va pleuvoir et le bus direct ne passe pas avant trois quarts d’heure. Il vaut mieux attendre dans un bar.

Véronique et Leslie entrent au café Continental et commandent un thé bergamote et un chocolat chaud. Pendant que la petite fille examine attentivement le matériel médical, Véronique peste contre le médecin qui aurait pu lui dire que c’était si encombrant. Elle serait allée chercher tout ça à la pharmacie Pénet, c’est moins loin de la maison.

Leslie manque souvent l’école, mais Véronique est surtout préoccupée par les douleurs violentes occasionnées par sa maladie. En plus, depuis quelque temps, les médecins rechignent à prescrire des antalgiques qui, pour la plupart, ne sont plus remboursés ! Ce qui fait qu’il lui arrive de ne plus en avoir à la maison. Elle ne peut accepter le fait de devoir aller chaque jour au travail en sachant que son enfant, en son absence, risque de devoir supporter des souffrances intolérables. Si à présent la plus jeune s’y met aussi, c’est une véritable catastrophe. La crise de sinusite qu’elle a eue, il y a quelques jours, est heureusement terminée. Elle est encore un peu malade, mais les douleurs ont pratiquement cessé. Pendant les crises, Véronique l’a gardée sur ses genoux presque tout le temps.

Que se passerait-il si les deux petites avaient une crise en même temps ? Elle a déjà beaucoup demandé à la voisine. Pourquoi ne pas faire appel à une association ? Il n’y a pas que les gens âgés et seuls qui le font.

Leslie s’est levée car elle a repéré de jolies cartes postales publicitaires pour mettre à la maison sur les murs des toilettes. Elle revient avec plusieurs cartes qu’elle pose sur la table.

– Tiens, maman. On va choisir ensemble.

Véronique n’est pas d’humeur à admirer les jolies cartes. Cependant, pour faire plaisir à Leslie, elle fait mine d’examiner le paquet qu’elle vient d’apporter.

– Celle-ci est originale, dit-elle en mettant une image de côté.

À ce moment, son regard tombe sur une carte représentant une multitude de mains entrelacées, et portant un grand titre : “Semaine de la Sympathie”.

Au verso, elle lit les divers événements qui ponctueront cette semaine. Cela a lieu en ce moment. Y a-t-il quelque chose aujourd’hui ?

Un débat demain soir : “La Sympathie nous unit”.

Chapitre 10

“Do, la, fa.” fait le haut-parleur. Mais Fabrice Legrand n’a pas l’oreille musicale. “Mesdames, messieurs, bienvenue à bord de ce TGV numéro 8416 à destination de Paris Montparnasse. Il desservira les gares de Vendôme-Villiers et de Paris Montparnasse, son terminus. Nous vous souhaitons un agréable voyage.”

Fabrice Legrand s’étire. Du bout du soulier, il déplie le repose-pieds en bas du siège devant lui et y pose ses deux pieds. Quant à sa voisine, elle a ôté ses chaussures.

Motivé, Fabrice Legrand déplie la tablette pour y déposer un dossier bleu. Il l’ouvre et en sort un curriculum vitae qu’il lit deux fois avec satisfaction.

C’est avec la même satisfaction qu’il regarde ensuite les gens autour de lui en fronçant le nez plusieurs fois, puis qu’il lève la tête pour constater qu’au-dessus, il y a une vitre réfléchissante comme un miroir, dans laquelle il peut voir, d’en haut et à l’envers, les passagers assis devant lui.

Après avoir observé un moment ces gens à leur insu, Fabrice Legrand fait remonter ses lunettes sans les toucher, à l’aide d’une simple grimace. Puis il revient à son dossier bleu. Il en sort une feuille de papier imprimé sur laquelle on peut lire que le siège parisien d’Amitié Moindre Mal recrute un responsable de la communication. Avec application, il lit deux fois cette annonce.

Fabrice Legrand a raison d’afficher cette sérénité. Il a toutes les chances d’obtenir le poste. Sa motivation, sa formation initiale, son expérience professionnelle ainsi que sa mobilité géographique jouent en sa faveur. André Gaston, un ancien camarade de promo et aujourd’hui directeur de l’antenne locale tourangelle d’AMM, lui a assuré qu’il était fait pour ce poste, et l’a chaudement recommandé auprès de la direction nationale. Demain matin, c’est sûr, il convaincra la présidente que c’est lui qu’il faut embaucher. Le poste est à pourvoir dès lundi.

Lundi, il en est certain, Fabrice Legrand sera le Chargé de Communication d’Amitié Moindre Mal. Seul un événement extérieur pourrait l’en empêcher.

Fabrice Legrand sort à présent du dossier bleu un petit tas de feuillets reliés entre eux par un trombone violet. Le premier feuillet comporte un titre : Amitié Moindre Mal : l’histoire d’une aventure solidaire. De nombreux mots sont surlignés au stabilo. Il va falloir du temps à Fabrice Legrand pour relire tout cela deux fois.

“Mesdames, messieurs, notre TGV arrive en gare de Paris Montparnasse, son terminus. Assurez-vous de n’avoir rien oublié à bord. Nous espérons que vous avez effectué un agréable voyage.”

Fabrice Legrand a dû s’assoupir. Il cligne des yeux très rapidement en fronçant le nez, puis range à la hâte le contenu de son dossier bleu, et se lève comme les autres avant même l’immobilisation complète du train.

En quittant la gare, comme il n’aime pas le métro, il décide de se rendre à pied à l’hôtel qu’il a réservé du côté de la porte d’Orléans, et d’y terminer sa lecture.

Le restaurant de l’hôtel propose une formule intéressante. Il s’agit d’un menu composé d’un buffet d’entrées à volonté et d’un buffet de desserts à volonté, tout cela à un prix très abordable.

La chambre qu’il a réservée est plutôt chère. Pragmatique, Fabrice Legrand pense que le meilleur moyen de rentrer dans ses frais est de venir manger tôt, de choisir cette formule et de manger le plus possible, voire d’en mettre un peu dans un petit sac pour demain. Ce n’est pas de l’avarice, c’est de la ruse.

C’est ainsi que Fabrice Legrand ira se coucher l’estomac barbouillé après avoir littéralement vidé les deux buffets.

Cette nuit-là, il rêve. Il s’est battu avec un inconnu qui l’agressait sans raison apparente. Blessé, il s’assoit dans un rocking-chair. Un chat qui l’a suivi le rejoint et se met à ronronner, lové autour de son cou. Toutes les blessures de Fabrice Legrand guérissent instantanément. Sournois, le chat lui cache les yeux avec ses deux pattes avant. Pris de panique, Fabrice Legrand se lève et essaie d’étrangler l’animal. Il résiste. Fabrice Legrand le jette violemment contre les murs sans parvenir à le tuer.

Un homme vêtu d’une blouse blanche arrive et émet le souhait de disséquer le chat. Fabrice Legrand le lui donne alors volontiers. Mais l’homme en blouse blanche ne parvient pas à ouvrir le chat ; il possède pourtant tous les outils nécessaires : un arc, des flèches et un crucifix.

On enferme alors l’animal dans un réduit. Une voiture piégée garée à proximité explose. Des morceaux de ciment et de bois incandescents sont violemment projetés en tous sens, tout cela dans un nuage de poussière. On ne sait pas qui a fait le coup, mais le réduit est réduit à l’état de cendres. Quant au matou, il est toujours vivant.

Fabrice Legrand se réveillera ce matin sans aucun souvenir de ce rêve étrange. De toute façon, il ne se souvient jamais de ses rêves.

Il se prépare hâtivement pour aller tout à l’heure saisir la chance de sa vie.

Cravaté et rasé de frais, le voilà dans la rue où il s’apprête à prendre le bus numéro 38. Plus tard, descendu place Saint-Michel, il admire Notre-Dame en se disant qu’il aurait aimé prendre un hôtel plutôt dans ce quartier, afin d’être tout près des bureaux d’AMM, mais c’était vraiment cher. Quand il sera Chargé de Communication, il essayera de se trouver un appartement dans le coin.

Sans trop hésiter, il trouve la rue Saint-André-des-Arts qui s’anime déjà. Huit heures quarante-quatre. Fabrice Legrand a seize minutes d’avance.

Il range son téléphone portable après l’avoir mis en mode avion, car il ne faudrait pas qu’il sonne au beau milieu de l’entretien. À droite, voici déjà la rue Séguier. C’est ici qu’il tourne. La vitrine d’une clinique vétérinaire est réfléchissante, comme celle du plafond du TGV hier soir. Il y vérifie l’état de sa coiffure ; tout doit être impeccable.

Mais on dirait qu’il se passe quelque chose. Là, plus loin, il y a un attroupement, une voiture de police et des caméras de télévision. Fabrice Legrand a comme un pressentiment. Il cligne rapidement et fortement des paupières. Le siège est au numéro 10 bis. En s’approchant, il constate que c’est effectivement au 10 bis qu’il se passe quelque chose. Enfin, sans doute, car c’est juste à côté du 10, mais il n’y pas de numéro. Il n’y a pas de vitrine non plus d’ailleurs. Il n’y a plus rien. Juste de la fumée ; ou bien c’est un nuage de poussière.

La dame en pleurs qui parle dans le micro du journaliste est très certainement Évelyne Defort, la présidente. Pas de chance, c’est elle qui devait le recevoir en entretien dans… onze minutes, maintenant.

Vraiment pas de chance.

À suivre…

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