La protection de la nuit, un enjeu pour l’ensemble du vivant

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Éteignez les lumières ! En France, la production de lumière artificielle a quasiment doublé en vingt ans. La pollution lumineuse devient un problème sérieux qui concerne l’ensemble du vivant. Médecins, scientifiques, biologistes, astronomes tirent la sonnette d’alarme pour faire valoir les bienfaits de la nuit. La lutte pour l’obscurité est devenue essentielle mais s’oppose à des traditions millénaires de culte de la lumière.

 À 35 ans, Romain Sordello est ingénieur expert en biodiversité et travaille à l’Office français de la biodiversité (UMS PatriNat), un établissement public chargé de jouer les interfaces entre la recherche et la protection de la biodiversité vis-à-vis des différents acteurs, que ce soit des institutions, des entreprises, des gestionnaires d’espaces naturels ou des citoyens. 

Spécialiste des impacts de la pollution lumineuse sur la biodiversité, il a accepté de répondre à nos questions.

Rebelle-Santé

Depuis quand connaissons-nous les problématiques liées à la pollution lumineuse ?

Romain Sordello  : Avant même que les astronomes ne s’organisent pour prévenir la dégradation de la visibilité du ciel étoilé dans l’entourage immédiat des observatoires, les premières observations de perturbations de la faune par la lumière artificielle, notamment les oiseaux migrateurs aux États-Unis, remontent à la fin du XIXe siècle. En ville, on avait aussi observé la chute anormale des feuilles des arbres. Dans les années 1950, les premières études scientifiques sur certaines espèces (tortues marines, papillons de nuit) ont confirmé des impacts réels. Depuis, la recherche en écologie a mis en évidence un effet global de la pollution lumineuse sur l’ensemble du vivant. Mon métier consiste justement, en grande partie, à suivre ce que la recherche produit à travers les publications récentes, mais également à développer un regard rétrospectif sur ce qui s’est passé. Aujourd’hui, nous avons un ensemble de connaissances qui concernent tous les groupes biologiques et tous les milieux terrestres et aquatiques (même en mer). La pollution lumineuse impacte la biodiversité à différents niveaux, aussi bien au niveau écosystémique qu’au niveau métabolique et cellulaire.

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Quelles sont les effets de la pollution lumineuse sur la biodiversité ?

La lumière est un synchronisateur de nos horloges biologiques. L’évolution des espèces s’est construite autour de l’alternance jour-nuit, si bien que la faune et la flore, mais aussi tout le vivant, sont impactés par la pollution lumineuse. Les effets peuvent être très différents. Chez les animaux, par exemple, certains ont appris à s’orienter avec le ciel étoilé, d’autres à communiquer à partir de la lumière, qui peut aussi jouer un rôle dans la reproduction. Certaines espèces sont attirées par la lumière, d’autres, à l’inverse, sont repoussées par les sources lumineuses. C’est ce qu’on appelle le phototactisme. Les pièges ou, à l’inverse, les stratégies d’évitement provoqués par la lumière artificielle se répercutent ensuite sur différents niveaux de la biodiversité, déséquilibrant les relations entre les proies et les prédateurs, empêchant les insectes piégés de polliniser les plantes. 

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On constate aussi des effets de fragmentation des paysages nocturnes. Lorsque des animaux ne peuvent plus franchir une route éclairée, ils sont pénalisés dans leur déplacement et le brassage génétique est altéré. Pour les animaux comme pour les humains, la pollution lumineuse nuit à la qualité du sommeil, ce qui peut engendrer du stress, de la fatigue. 

Cette problématique concerne ainsi toutes les espèces végétales et animales, et pas seulement les espèces nocturnes. Les espèces diurnes sont également déstabilisées. Le phénomène a été observé pour des passereaux qui vivent le jour et qui se mettent à être actifs la nuit, à chanter. Un déséquilibre se crée quand il n’y a plus de cycle marqué par l’alternance jour-nuit.

Quels sont les enjeux actuels concernant la pollution lumineuse ?

En France, les premières avancées significatives remontent à l'année 2007, au moment du Grenelle de l’environnement, quand, pour la première fois, cette pollution a été reconnue sur le plan législatif à travers une série d’arrêtés et de décrets portant sur la réglementation de l’éclairage (et en particulier l’extinction en cœur de nuit des vitrines et des monuments). Ces restrictions ont concerné aussi les enseignes et publicités lumineuses, avec certaines exceptions. Avec ces premières mesures, il s’est agi essentiellement de réduire l’éclairage dans le temps. Mais, en 2018, la réglementation a été renforcée avec la parution d’un nouvel arrêté ministériel qui fixe des seuils qui ne se limitent plus seulement aux horaires, ils concernent aussi désormais la quantité de lumière et la couleur, par exemple. 

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Comment expliquer que, malgré la réglementation, la pollution lumineuse augmente ? 

Elle augmente pour deux raisons principales : parce qu’on augmente les points lumineux et que ces points lumineux diffusent plus de lumière. Cette pollution est proportionnelle à l’urbanisation et on continue d’artificialiser les territoires, y compris en France, avec le développement de zones résidentielles ou d’activités, ou encore la construction de routes. Ce sont autant de surfaces éclairées. 

L’évolution des sources lumineuses joue aussi un rôle. Par exemple, le passage à l’éclairage par LED a amplifié le phénomène de pollution, car il a conduit à passer d’une lumière orange à une lumière blanche, plus ou moins riche en bleu, qui diffuse davantage dans l’atmosphère et augmente les halos lumineux.

L’éclairage par LED n’a-t-il pas aussi été promu pour l’économie d’énergie qu’il représente ?

C’est un effet pernicieux, que l’on appelle l’effet rebond. L’installation des LED a été encouragée pour la transition énergétique sans prendre en compte les répercussions sur la pollution lumineuse, que ce soit pour l’éclairage public ou les particuliers. Tout le monde peut aujourd’hui s’acheter très facilement des LED qui fonctionnent avec de l’énergie solaire, qui ne coûtent rien en termes de consommation d’électricité. On en installe un peu partout sur les maisons et dans les jardins, avec des puissances lumineuses qui n’ont rien à voir avec de petites veilleuses. 

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De plus, si au départ l’éclairage s’est orienté vers la production d’une lumière blanche et non plus orange comme celle du sodium, c’est parce que la lumière blanche est plus confortable pour l’œil humain (rendu des couleurs). 

En outre, le choix de partir d’une LED bleue en la filtrant pour obtenir cette lumière blanche était motivé par le gain énergétique car la LED bleue est la plus efficiente. Or, plus on filtre ensuite cette LED bleue pour obtenir un blanc chaud – ou plus encore une couleur ambrée –, plus on perd en efficacité énergétique. Plus la LED est ambrée, moins elle est « polluante », mais moins elle « éclaire », et plus elle consomme. Nous touchons là de très près la tension qui peut exister entre économies d’énergie et impacts sur le vivant.

Quelles sont les solutions pour faire face à cette pollution ?

La bonne nouvelle, c’est que pour lutter contre la pollution lumineuse, nous disposons de tout un éventail pratique et technologique. Ce n’est pas la même chose que la pollution des sols quand on est confronté à la contamination par des métaux lourds, par exemple, avec une rémanence qui dure des siècles. Si on éteint la lumière, elle disparaît, et si on décide d’éclairer, il y aura des impacts sur le vivant.

Donc, pragmatiquement, il faut réduire l’éclairage au strict nécessaire en supprimant l’éclairage inutile, en réduisant les plages horaires, en installant des détecteurs de présence et des minuteries. À ce titre, plusieurs milliers de communes éteignent leur éclairage en cœur de nuit. Le phénomène s’est d’ailleurs amplifié avec le confinement. Pourtant, ce n’est pas une obligation, mais une mesure de bon sens, notamment dans les petites et moyennes communes où les besoins en milieu de nuit sont nuls. Aussi, les communes y voient-elles de nombreux avantages (des économies financières très substantielles, mais également une restauration de la qualité du sommeil, la préservation des écosystèmes et l’observation des étoiles). 

Dans les faits, quelles sont les mesures appliquées dans les territoires ?

La réglementation sur l’éclairage nocturne en France est l’une des plus ambitieuses au Monde. 

Pour l’éclairage privé, c’est le Maire qui a le pouvoir de police, et pour l’éclairage public, c’est le Préfet. Cependant, depuis que les premiers arrêtés ont été mis en place en 2012-13, je n’ai pas eu connaissance de sanctions effectives. Bien sûr, respecter la loi passe aussi en priorité par la sensibilisation. Je consacre une bonne partie de mon temps en conférences et en formations auprès du grand public et de tous les acteurs socioprofessionnels comme les syndicats d’éclairage. De nombreuses communes délèguent la gestion de leur éclairage à ces syndicats qui sont des structures techniques compétentes et dont la prise en compte de la dimension biodiversité varie en fonction des départements. Certains, comme le syndicat de la Côte-d’Or ou de la Vendée, se sont déjà impliqués sur ces questions, d’autres moins. Si les gens comprennent les dégâts causés par la pollution lumineuse, ils vont avoir envie d’agir par eux-mêmes. C’est le meilleur moyen.

« L’obscurité est un bien commun »

Comment lutter contre la pollution lumineuse ? Samuel Challéat est géographe et passionné d’astronomie. 

Dans Sauver la nuit, il propose une réflexion indispensable autour de tous les enjeux historiques, scientifiques, économiques, sociaux, culturels et poétiques liés à la question de l’obscurité.

Chaque soir s’allument en France onze millions de lampadaires, un chiffre qui a augmenté de 89 % en 20 ans selon l’ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes). En 2016, 83 % de la population mondiale est victime de la pollution lumineuse, 99 % des Européens et des États-Uniens. 60 % de la population européenne ne peut plus voir la voie lactée, 80 % pour les Nord-Américains. 

*https://renoir.hypotheses.org

(1) Sociologue, anthropologue et philosophe des sciences français.

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Sauver la nuit
Samuel Challéat. 
Éditions Premier Parallèle
14 x 22 cm
295 pages
21 €. 

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