Sauveterre : le paradis des herbes folles

C’est une idée incroyable : un jardin pour produire des « mauvaises herbes ». Pourtant, Jacques et Colette récoltent depuis 20 ans les graines de fleurs sauvages de nos campagnes et proposent aux connaisseurs un catalogue riche de quelque 130 espèces de ces plantes spontanées. Elles sont toutes cultivées en bio selon les règles de l’agro-écologie.

Quelque part dans le nord du département de la Creuse, entre Guéret et Argenton-sur-Creuse, il existe un îlot de biodiversité d’un genre particulier : le jardin de Sauveterre. Cultivé avec passion par Jacques et Colette, ce bout de terrain (d’un hectare seulement), aux multiples facettes, est entièrement dédié à la production de fleurs sauvages.
La parcelle est « animée » dirait un paysagiste, tant le terrain a été progressivement transformé pour que, ce qui n’était, au début, qu’une prairie bordée de haies, devienne le paradis des herbes folles.
Un ensemble de biotopes
En haut du terrain, siège un espace ouvert, entouré de merisiers, de charmes, de chênes et d’espèces arbustives intéressantes pour les plantes. Le cœur de cet espace ensoleillé et plutôt sec, accueille les plantes des champs et des prairies, annuelles, bisannuelles ou vivaces. Centaurée jacée, mauve musquée ou aigremoine eupatoire, s’y plaisent à merveille.
En avançant vers le bas du jardin on traverse un verger, une zone arborée et variée qui va faire le bonheur des plantes de zones fraîches et ombrées. C’est le règne des ancolies, juliennes des dames et autres campanules gantelées…
Arrivé au niveau le plus bas, c’est la zone humide avec l’étang où s’ébattent quelques canards. Résistant aux étés les plus secs, le point d’eau accueille des espèces végétales immergées 8 à 10 mois de l’année, qui elles-mêmes attirent des insectes, des oiseaux, puis des grenouilles et des poissons, apportant une autre vie dans ce coin du terrain et d’autres types de plantes rebelles, comme le lychnis fleur de coucou, le géranium des prés ou la guimauve officinale.
Ces biotopes sont autant d’espaces naturels recréés pour cultiver les plantes adaptées à chaque milieu. Car cultiver des plantes sauvages n’a rien d’évident. Par définition, elles poussent où elles veulent et quand elles veulent. On ne peut pas véritablement domestiquer ces plantes, c’est plutôt au jardinier de s’adapter à elles. Jacques a passé beaucoup de temps à les observer dans leur milieu naturel, à noter la qualité du sol, les espèces voisines, les conditions d’ensoleillement, d’humidité, bref à décrire leur environnement naturel pour le recréer dans le jardin. Et c’est en donnant les conditions optimales à chaque plante qu’il est arrivé à créer une telle variété d’espèces.
Au départ, une idée saugrenue
Jacques était apiculteur en Creuse. À la fin des années 80 – époque où de nombreux jardins et parcs s’ouvrent au public – il décide de rejoindre sa Vendée natale pour ouvrir un jardin qui permettrait au public de découvrir les plantes mellifères (celles qui plaisent aux abeilles pour faire leur pollen).
Jusqu’en 1993, il façonne ce jardin pour l’ouvrir au public, mais finalement le projet ne se concrétise pas. À ce moment-là, Jacques fait une rencontre décisive : celle de Colette qui devient sa compagne…
Ensemble, ils décident de revenir dans la Creuse pour ouvrir un autre jardin. L’espace ne sera plus limité aux fleurs préférées des abeilles, mais présentera un éventail plus large de plantes sauvages des campagnes. Le jardin de Sauveterre deviendrait alors le seul lieu de production de graines et de plantes spontanées. En cette fin des années 80, l’idée de faire des jardins sauvages avec des fleurs des champs progresse autant chez les particuliers que chez les professionnels, mais cette tendance est toute jeune et reste encore l’exception
Le début de l’aventure n’a pas toujours été facile. C’était un pari risqué car personne ne donnait cher de leur projet. éDes fois, des paysans nous disaient : vous en voulez des fleurs comme ça ? Vous n’avez qu’à venir chez nous, on en a plein, nous on les arrache ! Pour eux ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait valoriser » se souvient Colette.
Une collection qui s’enrichit
Mais ils se sont accrochés à leur passion, faisant grossir chaque année leur catalogue de plantes et semences peu ordinaires, pour arriver aujourd’hui à quelque 130 espèces. Les dernières arrivées au catalogue, cette année, sont le trèfle jaune, la luzerne commune et la berce spondyle. Les plantes sont regroupées selon leur milieu de vie : fleurs des jachères, des champs et jardins, des milieux secs, des lisières, etc. Jacques et Colette proposent aussi 14 mélanges de graines aux noms évocateurs : la Gourmandise des oiseaux, les Oubliées du Moyen Âge, ou encore les Sauvages comestibles…
Trouver les premières graines
Quant à la provenance des graines souches pour démarrer les cultures, là encore, rien n’existait auparavant. « On ramassait les plantes intéressantes sur les bords des routes, en Creuse et dans les départements voisins » explique Jacques. « Pour les espèces plus difficiles, on a fait appel aux jardins botaniques de Porquerolles, de Brest (qui nous ont donné nos premières graines de bleuet) ou au jardin des plantes de Limoges et de Paris.«
Qui achète ces plantes ?
Aujourd’hui, les plus gros clients sont des particuliers, jardiniers amateurs ou éclairés, mais aussi des associations de défense de la nature qui cherchent à recréer des biotopes avec la flore correspondante. Les collectivités sont aussi de plus en plus intéressées par ces fleurs trop longtemps boudées. Un nombre grandissant de communes veulent recréer des espaces naturels et recherchent certaines espèces ou des mélanges adaptés à des biotopes particuliers. Des écoles également viennent se fournir au jardin de Sauveterre pour enrichir leur jardin pédagogique.
Jacques et Colette ne sont pas avares de conseils. Ils aident souvent les particuliers dans la mise en place des mélanges de plantes. « On demande l’état des terrains, la qualité des sols, la nature du biotope : ombrage, humidité, présence d’autres végétaux, etc. » raconte Jacques. « Ensuite, on propose un mélange d’espèces assez large, adapté à ce milieu de vie. Et puis une sélection naturelle se fera, ne conservant que les plantes les plus adaptées… » Parfois, ils donnent aussi des conseils sur les semis aux jardiniers amateurs les moins aguerris.
Privilégier la qualité
Depuis une dizaine d’années, la demande a explosé avec une vague de retour à la nature, de retour au jardin sauvage, générant parfois de gros contrats. La pépinière de Jacques et Colette pourrait se développer et produire beaucoup plus, mais ce n’est pas vraiment l’esprit de la maison, tel que l’entend Jacques : « On ne veut pas être entraînés dans un système de productivité qui nous perdrait, qui nous couperait de nos bases ». C’est une qualité de vie que recherche aussi le couple jardinier, tout en conservant les conditions d’une bonne culture, en donnant toute l’attention nécessaire à une production de qualité.
C’est aussi du temps qu’ils donnent aux touristes, car le jardin est ouvert à la visite chaque été.
Alors, si vous passez dans la Creuse entre juin et août, arrêtez-vous au jardin de Sauveterre. Vous y découvrirez les parcelles multicolores de fleurs sauvages, mais aussi le potager, le jardin d’agrément de Colette, Kiwi, leur baudet du Poitou et aide-jardinier, et la petite basse-cour (poules, oies et canards).
Et si vous avez un peu de chance, vous surprendrez peut-être Colette, devant son chevalet, en train de saisir aux pastels quelques instants de nature qui la fascinent toujours.
POUR EN SAVOIR PLUS
Site du jardin : jardindesauveterre.com (catalogue et commande en ligne).
JARDIN DE SAUVETERRE : 6 Laboutant 23220 MOUTIER MALCARD – Tél et fax : 05 55 80 60 24.
Vous trouverez aussi les graines de Sauveterre sur les stands de Kokopelli dans les salons et foires bio.
LES SEMENCES DU JARDIN DE SAUVETERRE
Le catalogue 2014 présente 7 groupements de fleurs sauvages correspondant aux milieux de vie dans lesquels elles s’épanouissent :
– Fleurs des champs et des jardins (lieux de cultures et/ou de labours) ;
– Fleurs des jachères (lieux de friches, décombres et de terrains vagues) ;
– Fleurs des prairies (lieux herbacés sur sol assez sec à frais, maintenus à ce stade par une fauche annuelle ou le pâturage), par extension les milieux herbeux et les bords des chemins ;
– Fleurs des milieux secs tels que les rocailles, coteaux, talus, prairie sèche et maigre, murs, landes sèches ;
– Fleurs des milieux humides et rives tels que les bords d’eau, fossés, rives, mares, prairies humides… ;
– Fleurs des lisières regroupant les fleurs qui supportent la concurrence des racines des arbres et arbustes dans les clairières, les haies et les bois ;
– Fleurs des milieux riches. Ce n’est pas un biotope mais une précision des fleurs appréciant les sols fertiles.
Le catalogue présente aussi 14 mélanges de semences de fleurs sauvages :
– Fleurs des champs : exposition soleil, sol drainé et assez fertile.
– Jachère fleurie : exposition soleil, sol drainé et assez fertile.
– Prairie fleurie : exposition soleil, sol modérément frais à sec.
– Belles estivales : milieux secs, exposition soleil, sol drainé et sec même pauvre.
– Fleurs de rocaille : milieux secs, exposition soleil, sol bien drainé et sec même pauvre.
– Fleurs des rives et prairies humides : exposition soleil/mi-ombre, sol frais à humide peu perméable.
– Fleurs des lisières : exposition mi-ombre, sol peu sec à frais.
– Fleurs à papillons : exposition soleil, sol bien drainé.
– Jachère mellifère : exposition soleil, sol drainé et + ou – fertile.
– Gourmandise des oiseaux : exposition soleil/mi-ombre, sol drainant.
– Oubliées du Moyen Âge : exposition soleil/mi-ombre, sol + ou – frais.
– Sauvages comestibles : exposition soleil/mi-ombre, sol fertile.
– Sauvages des villes : exposition soleil/mi-ombre, sol fertile.
– Bouquet de senteur : exposition soleil/mi-ombre, sol fertile.
