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Les sympathisants

Épisode 4 - Fédérons les sympathisants

Résumé : Les personnes qui peuvent partager physiquement les souffrances d’autrui s’associent pour mieux aider ceux et celles qui en ont besoin.

Retrouvez les épisodes précédents en libre accès sur le site rebelle-sante.com

Chapitre 6

Il est quinze heures. Denise a quitté le bureau de AMM.

Marie, elle, vient de quitter la clinique Saint Grégoire car elle a terminé sa journée.

Quant à Fabrice Legrand, il a quitté Marie pour une blonde maquillée qui travaille à la banque.

Finalement, Marie est bien mieux sans lui. Cela tombe bien qu’il l’ait quittée au printemps, car elle va pouvoir remettre ses jolies sandales à semelles compensées, avec ses jupes courtes et évasées, et des petits hauts qui laissent voir le nombril. Lui n’aimait pas trop qu’elle se promène comme cela, car les hommes la regardaient d’une façon inconvenante.

Qu’à cela ne tienne, à présent il est temps pour Marie d’aller chercher la documentation sur les gestes de santé japonais, qu’elle a promise aux membres de Solidarité et Bien-être, il y a une réunion ce soir.

À la clinique tout à l’heure, une collègue chantait dans la salle des infirmières une chanson que Marie, depuis, a gardée dans la tête. Une ritournelle facile dont elle risque de ne pas se débarrasser avant plusieurs jours, et qui accompagne son pas dansant.

Marie s’arrête de chantonner en pénétrant dans la bibliothèque, car ici tout est silencieux. C’est donc silencieusement qu’elle s’installe devant un ordinateur et qu’elle tape “shiatsu” dans le menu “sujet”.

Ensuite, à pas feutrés, elle se dirige vers un rayonnage et trouve rapidement un volume traitant de sénilité, de septicémie, de serpent (morsure de), de silicone, de silicose, et de beaucoup d’autres sujets non moins intéressants.

Une heure plus tard, elle quitte la bibliothèque avec un seul livre sous le bras et se rappelle subitement qu’elle s’était aussi engagée à rédiger le nouveau tract d’information de Solidarité et Bien-être. En chantonnant à nouveau sa ritournelle, elle se dirige vers la vieille place pour s’installer à la terrasse de son bar favori.

Quant à cet homme prénommé Alain, il passe à tout hasard pour boire un verre et discuter avec les copains qu’il trouvera peut-être là.

Comme il est curieux, il s’intéresse au livre et aux notes de cette jeune fille à la jupe courte, assise seule à sa table. Il comprend vite la nature de ces documents et cela lui paraît plutôt intéressant. Il s’installe alors poliment à sa table. Les voilà donc tous deux, eux qui ne se connaissaient pas il y a un quart d’heure, elle devant son panaché, lui devant son picon-bière, improvisant un échange d’expérience sympathique.

– La particularité du GESA, c’est- à-dire le Groupe Empathique et Sympathique Actif, explique Alain,
est que nous ne prévoyons que la Sympathie collective et suivie. Pour soulager efficacement les douleurs chroniques d’une personne, il est préférable de bien la connaître. C’est pourquoi, dès qu’un petit groupe de Sympathisants a déjà partagé la douleur d’une personne, dans la mesure du possible, c’est toujours à peu près le même groupe qui y retourne ensuite. Ça crée des liens à l’intérieur de l’équipe, et avec les patients aussi puisqu’on voit toujours les mêmes têtes.

– Vous devez avoir du mal à satisfaire toutes les demandes, suppose Marie, puisque, chaque fois que quelqu’un a besoin de Sympathie, ce n’est pas une personne qui est mobilisée mais un petit groupe.

– C’est vrai, mais le GESA est encore considéré comme une association de Sympathie alternative. La plupart des gens préfèrent encore faire appel à AMM, qui est plus connue. Nous ne sommes pas encore débordés. Et Solidarité et Bien-être, comment ça marche ? C’est la même chose que Santé Mieux-être, non ?

– Santé Mieux-être, dit Marie, c’est le nom que portait notre association avant l’apparition de la Sympathie. C’était une association d’étudiants en école d’infirmière. Il y avait aussi quelques étudiants en médecine et des retraités. On enseignait aux personnes les gestes et les postures qui soulagent la douleur. Aujourd’hui, avec notre nouvelle asso, nous continuons ce travail, en complémentarité avec la Sympathie.

– C’est une bonne idée. Ce qui fait que vous allez plus loin dans l’aide, vous ne vous limitez pas à l’aspect immédiat, c’est très bien.

– Oui, même si, en réalité, nous ne sommes pas une association de Sympathisants qui enseigne en plus les gestes qui soulagent. C’est l’inverse : nous enseignons les gestes qui soulagent et faisons de la Sympathie en plus. La Sympathie n’était pas notre vocation première, mais nous nous sommes mis à en faire parce que les gens en demandaient. Et bon, en plus, les associations de Sympathisants sont pratiquement les seules qui reçoivent encore des subventions.

Alain opine d’un air entendu.

– Ah, bien… Et vous avez déjà beaucoup de demandes ?

– Pas encore, pour l’instant, ce sont surtout des gens qu’on voyait déjà avant, des patients qu’on a soignés à la clinique qui faisaient déjà appel à nous pour leurs douleurs à l’époque de Santé Mieux-être. Il faut qu’on se fasse connaître davantage en tant qu’association sympathisante.

– Tu sais que la semaine nationale de la Sympathie aura lieu le mois prochain ? Avec un copain, on s’occupe de coordonner ça sur le département. Ce serait peut-être pas mal de réunir des gens et de discuter de ce qui a changé depuis que le pouvoir de Sympathie est arrivé. Au début les gens en avaient peur, et aujourd’hui on ne peut plus imaginer vivre sans.

Marie renchérit :

– À la clinique, ça a changé notre façon de travailler. Il n’existe pas d’autre manière aussi directe d’aider les patients. Ça me paraît tellement évident maintenant, que je ne sais même plus comment on faisait avant la Sympathie.

Alain poursuit :

– Et tous ces gens qui n’ont jamais fait d’action solidaire avant. C’est comme si cet acte tout simple mettait la solidarité à la portée de tous. Jeune ou vieux, riche ou pauvre, chacun peut aider les autres.

– Moi, dit Marie, j’ai remarqué une chose importante depuis que les gens peuvent sympathiser : le fait d’être obligé d’aimer pour aider change réellement les relations entre les personnes. Si j’aide quelqu’un, ça veut dire que je l’aime, lui en particulier, puisque si je ne l’aimais pas, la Sympathie ne se ferait pas. Chaque action de Sympathie équivaut à une déclaration d’amour…

Marie a eu de la chance de rencontrer Alain car, quand elle lui dit qu’elle a besoin d’un ordinateur pour élaborer son tract, il lui propose aussitôt d’utiliser celui du GESA, association qui a la chance de disposer d’un local partagé et de matériel.

Le local n’est pas grand, loin de là, mais il est suffisant pour accueillir les permanences, et c’est d’ailleurs sa fonction essentielle. Généralement, les permanences sont assurées par des membres du GESA.

Cependant, aujourd’hui, Alain n’était pas motivé pour assurer sa permanence, et il a demandé à son ami Manu de bien vouloir le remplacer. Manu a dit d’accord, même si les permanences lui semblent toujours longues, car dans la journée peu de gens composent le numéro vert du GESA. Les permanences nocturnes, elles, sont bien plus animées. Mais Manu n’en a jamais fait car il n’est pas membre du GESA ; il ne remplace qu’occasionnellement.

Il assure donc une permanence en ce moment même. Il en profite pour archiver les anciennes grilles de Sympathie suivie car personne ne le fait. C’est rapide pourtant, il suffit de s’y mettre. C’est tellement rapide qu’il a terminé en moins d’une heure. Puis un petit tour sur les réseaux sociaux pour prendre des nouvelles des uns et des autres. Ensuite, c’est parti pour un petit jeu en ligne.

Cela doit être la dixième partie quand le téléphone sonne. Manu décroche. C’est Alain.

– Allô, Manu ? Ça va, tu ne t’ennuies pas trop ?

– Non, non, j’en ai profité pour classer les anciennes grilles. Et toi, tu fais quoi ?

– Moi je suis sur la vieille place, à une terrasse. Je discute avec quelqu’un.

– Ah, OK.

Manu est perplexe. Alain lui demande de le remplacer au GESA alors qu’il n’en est même pas membre, et lui va boire un coup pendant ce temps-là.

– Bon. Tu vas avoir de la visite. Marie, de Solidarité et Bien-être. Elle a besoin de matériel pour faire ses tracts. À plus.

– Bon, d’accord, salut.

Manu ne sait pas quand elle vient, Alain ne le lui a pas dit. Il ne faut pas qu’il soit en train de jouer quand elle arrive.

Tandis qu’il cherche une activité plus sérieuse à entreprendre, le téléphone sonne à nouveau. Ah, pense Manu, je vais enfin me rendre utile.

C’est une dame qui appelle pour son père qui a une sciatique. Monsieur Ribeiro.

– D’accord, Madame. On fait le né- cessaire tout de suite.

Monsieur Ribeiro est dans le fichier. Il n’y a pas moins de sept numéros de téléphone pour lui. Manu va bien trouver quelqu’un. Il appelle les Sympathisants les uns après les autres.

Trois personnes sont disponibles et partent immédiatement. Trois femmes ! C’est son jour de chance, à Monsieur Ribeiro, pense Manu.

C’est alors qu’on frappe à la porte trois petits coups timides. Au même instant, le nuage qui cachait le soleil le laisse répandre sa lumière dans l’encadrement de la porte où apparaît une jeune et jolie fille prénommée Marie.

Chapitre 7

… Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue, et dont je me souviens.

– Maintenant tu la sais parfaitement, Leslie.

– Oui, mais tu vas voir, maman, ça ne sert à rien, je n’irai encore pas à l’école demain ; je suis en train d’apprendre tout ça pour rien.

– Ce n’est pas ça l’important, c’est… Sandy, ça va ?

L’enfant est dans un fauteuil, amorphe, une Barbie dans une main, son livre de lecture dans l’autre, des cernes gonflées sous les yeux, le visage rouge.

– Je sais pas… J’ai mal à la tête, maman.

Véronique se lève, pose sa main sur le petit front. Il est chaud. Elle place son autre main sur la nuque de l’enfant et ressent aussitôt cette douleur trop familière dans les sinus.

– C’est pas vrai, elle aussi…, murmure-t-elle.

Sandy baisse la tête, honteuse de causer tant de soucis à sa maman. Les enfants de familles monoparentales ne devraient jamais être malades.

Mais Sandy quittera bientôt cette mine déconfite car, demain, elle sera contente de ne pas aller en classe, d’autant plus que c’est Denise, la voisine, qui s’occupera d’elle.

Dans la cuisine, Denise, attendrie, observera Sandy qui, avec patience, confectionnera un napperon au crochet. Denise est toujours heureuse d’apprendre aux deux petites voisines à travailler de leurs mains. De nos jours, on n’apprend plus ça à l’école.

– Roland, regarde la puce, comme elle y arrive bien, dira-t-elle.

Roland refermera la porte du réfrigérateur et ébouriffera affectueusement la petite tête de l’enfant.

– C’est bien Cindy, dira-t-il avant d’ouvrir sa canette de bière.

Sandy lui sourira gentiment, ne jugeant pas utile de lui dire qu’elle ne s’appelle pas Cindy.

À ce moment, Denise se rappellera qu’elle a quelque chose à lire. Elle fouillera dans son sac pour y prendre un petit papier trouvé au cours de yoga. Un tract pour une association de Sympathisants qui s’appelle Solidarité et Bien-être. Cela paraît encore plus intéressant que AMM.

Johanne Gasparetto Favorel

À suivre…

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